Algues vertes : un combat sans fin
La justice a de nouveau condamné l’État pour son inaction dans la lutte contre les algues vertes, tandis que les autorités ont confirmé pour la première fois le lien entre la mort d’un sanglier et le gaz toxique qui émane des « laitues de mer ». Pourtant, la quête de vérité et de transparence dans ce scandale sanitaire reste un parcours du combattant pour les militant·es et les proches des victimes.
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© Damien MEYER / AFP
Depuis plus de cinquante ans, les algues vertes prolifèrent sur les plages bretonnes. Les alertes de la société civile n’ont cessé de résonner depuis toutes ces années, mais trouvent rarement un écho favorable. La justice pourrait peut-être renverser la tendance. Saisi en 2022 par l’association Eau & Rivières de Bretagne (ERB), le tribunal administratif de Rennes a rendu le 13 mars un jugement reconnaissant que les mesures mises en œuvre par le préfet de la région sont insuffisantes pour lutter contre les pollutions des eaux par les nitrates, à l’origine des marées vertes.
Le préfet a dix mois pour prendre « toutes les mesures nécessaires pour réduire effectivement la pollution des eaux par les nitrates d’origine agricole » et « réparer le préjudice écologique ». La décomposition des algues vertes crée un gaz, l’hydrogène sulfuré (H2S), qui asphyxie tout l’écosystème. Il peut être mortel à haute dose lorsqu’il s’échappe des épaisses couches de végétaux devenus noirs. Cette pollution liée au taux de nitrates dans l’eau, et à l’ensoleillement, est favorisée par l’agriculture intensive utilisant des engrais azotés, qui libèrent des nitrates dans le sol et dans l’eau.
Cette décision de justice est une victoire pour l’association mais elle a un goût un peu amer. « Le tribunal n’a pas suivi notre demande d’astreinte d’un million d’euros par mois de retard, donc on risque de perdre encore du temps. De plus, c’est la septième fois que nous nous retrouvons devant un tribunal sur cette question de pollution aux nitrates. D’ailleurs le jugement reconnaît 'les carences répétées de l’État'. Mais on sait que le juge ne peut pas dire à l’État ce qu’il doit faire, il peut juste lui enjoindre d’agir. Mais quelle réponse apportera l’État ? », analyse Arnaud Clugery, porte-parole d’ERB.
Car les chiffres ne mentent pas. Le tribunal a noté que la concentration moyenne en nitrates dans les baies concernées par le plan de lutte contre les algues vertes dépasse le seuil de 18 milligrammes de nitrates par litre fixé par arrêté ministériel, atteignant parfois 50 milligrammes par litre. Ainsi, l’écosystème naturel breton se meurt, ce que le tribunal a reconnu en actant « le préjudice écologique » sur tous les bassins-versants.
Nous avons cassé l’édifice du silence à coups de marteau, au fil des années.
Y-M. Le LayEn 2023, le même tribunal avait déjà reconnu le préjudice écologique dans la réserve naturelle de Saint-Brieuc, dans une affaire portée par l’association Sauvegarde du Trégor-Goëlo-Penthièvre. L’État a fait appel. « Nous avons cassé l’édifice du silence à coups de marteau, au fil des années, et nous arrivons enfin à faire entendre les ravages écologiques et sanitaires des algues vertes ! », affirme Yves-Marie Le Lay, président de l’association et figure emblématique de la lutte.
Entre septembre et octobre 2024, cinq sangliers ont été retrouvés morts sur la plage de la Grandville à Hillion et sur la plage Saint-Maurice à Morieux, dans les Côtes-d’Armor, des sites identifiés comme régulièrement recouverts d’algues vertes. Les cadavres ont été pris en charge par l’Office français de la biodiversité et une autopsie a été réalisée. Les conclusions, rendues publiques six mois plus tard, actent un décès « consécutif à l’inhalation de H2S, gaz émanant de la putréfaction des algues vertes ».
« Mais cela ne concerne qu’un seul sanglier mort en septembre et, en réalité, les résultats de l’autopsie ont fuité dans la presse. C’est Le Télégramme qui les a révélés avant le procureur, précise Yves-Marie Le Lay. Et le procureur a clos l’enquête en disant qu’il n’y a pas de responsable ! Maintenant nous voulons les résultats pour tous les sangliers car plus on aura d’informations moins ils pourront tenir cela sous cloche ! »
Trois accidents sur la même plageLes rapports d’autopsie sont des pièces maîtresses dans cette quête de vérité et de transparence. Mais les obtenir reste un parcours du combattant. « J’attendais avec impatience les autopsies des derniers sangliers morts mais, au bout de six mois sans communication, je me suis dit que les résultats n’arrangeaient pas les pouvoirs publics. Les fois précédentes, les autopsies étaient réalisées trop tardivement, hors délai, donc difficilement interprétables. Là, ils ont finalement établi un lien donc j’ose espérer que les lignes bougent un peu », déclare Pierre Philippe, médecin et lanceur d’alerte sur les risques des algues vertes depuis les années 1980.
Originaire du Trégor, Pierre Philippe se souvient bien des côtes bretonnes vierges de toute algue verte et de leur verdissement progressif. En 1989, il est médecin aux urgences de l’hôpital de Lannion lorsqu’un jeune joggeur est retrouvé mort sur la plage de Saint-Michel-en-Grève. Pour le médecin, l’odeur pestilentielle se dégageant de la housse mortuaire est indéniable : il s’agit de la même que celle émanant des algues en putréfaction sur les plages. Depuis cette date, Pierre Philippe tente d’obtenir les résultats de l’autopsie. En vain.
En 1999, un ramasseur d’algues arrive à l’hôpital dans le coma. Il a fait un malaise et a convulsé sur la même plage que le joggeur décédé dix ans plus tôt. Le médecin reconnaît les symptômes d’une intoxication au H2S et décide alors d’alerter la Direction départementale des affaires sanitaires et sociales (Ddass), l’ancêtre de l’agence régionale de santé (ARS). Après des mois de relance, un courrier lui signifie que son hypothèse n’est pas retenue.
En 2009, nouvel accident sur la même plage : un cavalier de 27 ans est victime d’un malaise et hospitalisé à Lannion, son cheval meurt. « Cette fois, il ne fallait pas rater le coche alors je me suis battu avec les services vétérinaires pour qu’il y ait une autopsie. Sinon le cheval partait directement à l’équarrissage… » Les premières
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