La sociologie est un sport collectif

Composé par d’anciens collègues et chercheurs d’autres disciplines en sciences sociales formés par lui, un passionnant volume rend hommage à Jean-Claude Chamboredon, d’abord proche de Bourdieu avant de créer ses propres labos, telles des « coopératives artisanales ».

Olivier Doubre  • 19 mars 2025 abonné·es
La sociologie est un sport collectif
Le Centre de la Vieille-Charité, où Jean-Claude Chamboredon fonda l’annexe marseillaise de l’EHESS.
© Carine Schmitt / Hans Lucas / AFP

Les juristes ont l’habitude de publier un type d’ouvrage un peu particulier, le plus souvent au moment du départ à la retraite d’un professeur, qu’ils qualifient du beau nom de « mélanges ». C’est même aujourd’hui devenu une part notable de la littérature juridique. Il s’agit d’un volume rassemblant des articles ou des textes courts : souvenirs personnels sur l’enseignant ou sur des travaux menés en commun, retour sur des objets de recherche marquants de sa carrière et l’œuvre produite, nouvelles analyses de sujets sur lesquels il a travaillé et qui ont connu des évolutions notables, prolongeant ainsi des recherches qu’il avait engagées.

Les sociologues, historiens, géographes, anthropologues ou philosophes, moins coutumiers de l’exercice, publient plus souvent des livres de souvenirs ou d’analyses sur l’œuvre et la personnalité d’un chercheur disparu. Tel est l’objet de ce recueil consacré à Jean-Claude ­Chamboredon (1938-2020), chercheur et enseignant, connu d’abord pour avoir cosigné le magistral Métier de sociologue en 1968 (1).

Mais le présent volume revient surtout sur le parcours de ce sociologue très indépendant, qui participa à la reconnaissance académique des sciences sociales, notamment à la création de leur « agrégation » au tout début des années 1980. Longtemps « caïman » rue d’Ulm à l’ENS (il était préparateur au concours), il fut surtout chercheur et précurseur par des méthodes originales – et collectives – d’enquête et d’élaboration d’objets de recherches.

Passionné par sa tâche d’enseignant, se voyant comme un « passeur » et non un « patron de labo », encore moins un « chef d’école », Jean-Claude Chamboredon déclarait surtout « aimer enseigner » comme un entraîneur, ainsi qu’il le confia lors d’un entretien en 2009 avec ses anciens ­doctorants – puis collègues – Paul Pasquali et Samir Hadj-Belgacem : « La meilleure métaphore de l’enseignement, c’est l’entraîneur, parce qu’il ne court pas forcément mais qu’il apprend aux autres à courir. »

Grand amateur de sports d’équipe, notamment de football et surtout de rugby, ce Méridional œuvra à construire un « modèle scientifique » (et une méthode) de recherche « reposant sur une forte capacité collective de travail » : un modèle qui se voulait d’abord celui de « la coopérative artisanale, et non celui de l’artiste, du chef d’entreprise ou du chef de guerre ».

C’est là l’appréciation de Florence Weber, qui s’orienta

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