« Si ma génération a survécu, c’est grâce aux femmes »
Avec Le Village aux portes du paradis, le jeune cinéaste Mo Harawe signe son premier long métrage, qu’il a tourné dans le pays où il est né et où il a grandi, la Somalie. Une œuvre splendide à tous égards. Nous avons rencontré son réalisateur.
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© Freibeuter Film
Un des plus beaux films que nous ayons vus ces derniers mois vient de Somalie. Il est le fait d’un jeune homme, Mo Harawe, la trentaine, originaire de ce pays et citoyen autrichien, dont Le Village aux portes du paradis est le premier long métrage. Il raconte une histoire simple et profonde, avec trois protagonistes vivant sous le même toit : Araweelo (Anad Ahmed Ibrahim) qui, ne pouvant avoir d’enfant avec son mari, préfère divorcer plutôt que devenir sa seconde femme ; son frère Mamargade (Ahmed Ali Farah), homme de cœur peu adapté à la vie sociale ; et le jeune fils de celui-ci, Cigaal (Ahmed Mohamud Saleban).
Même si des partenaires financiers européens ont permis la production de cette pépite, sélectionnée à « Un certain regard » l’an dernier à Cannes, Mo Harawe n’a pas cherché à faire un film pour les Occidentaux. Le Village aux portes du paradis est le fruit du regard intime, personnel, que pose le cinéaste sur le pays de sa jeunesse. Extrêmement maîtrisée, cette œuvre rayonne d’une intensité pénétrante.
Vous êtes né et avez grandi en Somalie. Comment le goût du cinéma vous est-il venu ?
Mo Harawe : Je suis né effectivement en Somalie et j’y ai grandi jusqu’à l’âge de 18 ans. C’est alors que je suis allé étudier en Autriche. J’ai regardé beaucoup de films quand j’étais gamin, toutes sortes de films : américains, asiatiques, mais très peu d’européens. J’ai aussi beaucoup écrit à l’adolescence : des nouvelles, des poèmes… La Somalie est un pays où la littérature est très importante. Les grands artistes somaliens sont des poètes et des poétesses.
Quand je suis arrivé en Autriche, j’ai éprouvé une nécessité intérieure. J’ai senti que j’avais besoin de raconter des choses. A posteriori, je me suis fait une théorie sur cette question : comme j’étais dans un pays nouveau dont je ne parlais pas la langue, peut-être me suis-je tourné vers un médium visuel parce que l’image est universelle. L’idée de faire du cinéma m’est donc venue assez tard, autour de l’âge de 20 ans.
Pourquoi l’Autriche ?
C’est le destin. Je voulais quitter la Somalie et je suis arrivé en Autriche. La loi de Dublin fait qu’un exilé devient un réfugié dans le premier pays où il pose les pieds en Europe.
Plus tard, vous êtes allé suivre des études de cinéma en Allemagne…
C’était en 2020, j’avais déjà commencé à tourner des courts métrages. Je voulais avoir un diplôme. C’était aussi au moment du covid-19. Je voulais obtenir une sorte de certificat, au cas où ma carrière de cinéaste avorterait. Je suis donc entré dans une école à Kassel, en Allemagne, qui était moins une école de cinéma classique – parce que je ne souhaitais pas faire une formation où on apprend à écrire un scénario, à manipuler une caméra, etc. – qu’une école d’art. Je voulais voir d’autres domaines. Il se trouve que j’avais essayé d’entrer dans une école de cinéma à Vienne en 2016 et 2017, mais je n’avais pas été accepté.
Arrivé en Autriche, avez-vous vu davantage de films européens ou issus d’autres régions du monde ? Par exemple, j’ai cru discerner dans Le Village aux portes du paradis l’influence des premiers films d’Abderrahmane Sissako. Parce qu’il est à la fois très beau plastiquement et qu’il prend son temps sans être hiératique…
Je n’ai pas vu tant de films européens à ce moment-là. Cela s’est passé plus tard. J’ai aussi commencé à découvrir le cinéma africain. Je suis très admiratif du travail d’Abderrahmane Sissako. Je n’ai pas forcément vu
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