Une démocratie locale pour la santé
À l’heure où les régulateurs de l’environnement sont remis en cause au nom de l’économie, les instituts et les observatoires écocitoyens réinvestissent le vide d’information et de débat sur la santé environnementale dans des territoires pollués.
dans l’hebdo N° 1858 Acheter ce numéro

© Arnaud Chochon / Hans Lucas / AFP
Ce n’est pas tous les jours qu’on cite un pêcheur dans un article scientifique. Et pourtant, Jacques Carle peut s’enorgueillir de figurer dans plusieurs publications portant sur les polluants de l’étang de Berre (Bouches-du-Rhône). Ce riverain s’est montré inquiet de l’installation d’un incinérateur, et ce sont ses connaissances en tant que pêcheur qui ont été mises à contribution par les toxicologues pour choisir le meilleur indicateur biologique de pollution dans cette étendue d’eau cernée d’usines : le congre, prédateur majeur des poissons locaux, qui s’érige en bout de chaîne alimentaire, où se concentrent les métaux lourds recherchés.
Cette méthode de recherche considérée comme « trop locale » par les organismes de veille sanitaire a vu le jour grâce à la collaboration inattendue des pêcheurs de loisir et des scientifiques de l’Institut écocitoyen (IEC) de Fos-Étang de Berre. Créée il y a plus de dix ans, cette association est la pionnière d’une forme d’organisation démocratique environnementale locale qui a essaimé en Provence, dans la vallée du Rhône, sur la façade Atlantique et même à l’étranger, en Espagne ou au Sénégal.
Les collectivités sont responsables sur plusieurs aspects de la santé des habitant·es (...) mais n’ont aucune capacité à agir sur les sources potentielles de pollution.
D. FavreDepuis les années 2010, des membres de la communauté scientifique apportent leur expertise pour problématiser des questionnements liés à la santé environnementale, comblant ainsi un vide d’information ou un manque d’écoute du pouvoir central. Plusieurs années de persévérance politique qui brisent le scénario habituel de la disqualification des luttes écologiques.
Au départ, il y a toujours une alerte qui réveille le débat local sur une pollution aiguë connue, mais balayée sous le tapis du tissu économique. Dans le cas de la vallée de l’Arve (Haute-Savoie), la révolte s’est élevée à la suite d’un brouillard de pollution étouffant à l’hiver 2016-2017 : « Il y a dans la vallée un triptyque infernal : industrie lourde, chauffage résidentiel au bois et effet de cuvette, énumère Marine Denis, directrice de l’IEC du Pays du Mont-Blanc, fraîchement créé. Mais les autorités sanitaires sont loin. L’agence régionale de santé la plus proche est à Lyon, et il y a une défiance forte vis-à-vis des institutions. »
Durant le pic de pollution qui a embrumé l’agglomération, les cours d’école ont été interdites aux enfants, le vélo découragé. Le phénomène a été alimenté par une question centrale : quels sont les risques pour la santé ? Et là, vertige : la plupart des élu·es n’en avaient pas la moindre idée. « Il y a ce paradoxe : les collectivités sont responsables sur plusieurs aspects de la santé des habitant·es, notamment l’eau potable, mais n’ont aucune capacité à agir sur les sources potentielles de pollution, pointe Delphine Favre, déléguée générale de l’Association nationale des collectivités pour la maîtrise des pollutions et risques industriels (Amaris). Ce qui déclenche l’action des collectivités territoriales, c’est l’action citoyenne. »
Les collectivités territoriales isolées déploient leurs petits moyens – comme un plan de protection de l’atmosphère autour du mont Blanc – mais la discussion n’a pas lieu. Faute d’un service dédié, faute de compétences locales,
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