L’atelier Missor dans le moule du combat civilisationnel

Ce lieu d’apprentissage de la sculpture et de la fonderie, populaire sur YouTube, est devenu un outil de promotion idéologique pour la droite et l’extrême droite. Début 2025, l’entreprise s’est retrouvée au cœur d’une affaire judiciaire impliquant la mairie de Nice.

Zoé Neboit  • 16 avril 2025 abonné·es
L’atelier Missor dans le moule du combat civilisationnel
La commande pour cette statue de Jeanne d’Arc a été passée sans publicité ni mise en concurrence, au mépris de la loi.
© Adrien Fillon / Hans Lucas / AFP

"À nos chers Américains : nous sommes la dernière fonderie en France et nous avons un message pour vous. Gardez la statue de la Liberté ; elle vous revient de droit. Mais soyez prêts pour une nouvelle : plus grande, faite de titane pour durer des millions d’années." Magie de l’algorithme, ce tweet de l’atelier Missor, aimé par 72 000 personnes et assorti d’une illustration générée par IA, a fini par atterrir sous les yeux d’Elon Musk. Quelques heures plus tard, il a commenté la publication postée le 18 mars : « Looks cool » [« ça a l’air cool », N.D.L.R.].

Fondé en 2021 à Nice par Missagh Movahhed Ghaleh Nouri, alias « Missor », et une dizaine de ses amis, l’atelier documente sur YouTube son apprentissage de la sculpture et de la fonderie. Ouvertement amateurs, les membres se donnent pour mission de reprendre le « rêve de civilisation » attribué à Napoléon en érigeant des statues monumentales. L’uniforme est de mise : chemise, bretelles et béret sont portés par ces apprentis sculpteurs. Créer des statues, donc, mais pas de n’importe qui. Dans leur panthéon on trouve Napoléon, bien sûr, mais aussi Marc Aurèle, Nietzsche, Dostoïevski… Et une seule femme : Jeanne d’Arc.

Cette dernière est justement au cœur d’une polémique qui a donné une visibilité toute nouvelle à l’atelier Missor. Le 2 octobre 2023, la mairie de Nice, via sa régie Nice Parcs d’Azur, lui a commandé une monumentale statue équestre en bronze ornée de feuilles d’or. Mesurant 4,50 mètres de haut, elle représente cette figure historique tenant une épée, pommeau retourné, évoquant plus une croix qu’une arme.

« C’est tellement grossier  »

Elle est inaugurée sur son socle le 19 décembre 2024 en grande pompe par le maire de Nice, Christian Estrosi (Horizons), qui se félicite : « Elle restera dans les mémoires et dans les livres comme un exemple. » Mais, le 15 janvier, le marché est annulé par le tribunal administratif de Nice après un recours du préfet des Alpes-Maritimes pour soupçon de favoritisme. La commande, qui s’élève à 170 000 euros, a été passée sans publicité ni mise en concurrence, pourtant obligatoires pour tout projet estimé à plus de 40 000 euros HT. Un manquement qualifié de « vice d’une particulière gravité ».

En parallèle, le parquet de Nice ouvre une enquête et perquisitionne les locaux de la régie le 28 janvier, à la suite d’un signalement effectué par un autre élu d’opposition, Jean-Christophe Picard (EELV). Ce juriste de formation et ancien président d’Anticor est pour le moins circonspect face à une telle erreur : « C’est tellement grossier qu’on a du mal à croire que c’est une bourde », souffle-t-il. Alors que la décision du tribunal administratif imposait à l’atelier de retirer la statue et de rembourser immédiatement les 170 000 euros d’argent public, la ville a fait couler du béton autour du socle le 3 mars, ignorant délibérément le jugement.

Ce pied de nez à la justice est le fait d’une coalition informelle allant de la droite à l’extrême droite. Sous la bannière sobrement intitulée « Sauvons Jeanne », Philippe Vardon, conseiller municipal d’extrême droite (Identité Libertés), met en cause « la gauche et l’extrême gauche ». Deux jours plus tôt, la section locale de Reconquête ! organisait sa propre mobilisation. Gaël Nofri (Horizons), président de la régie Nice Parcs d’Azur, adjoint municipal et vice-­président de la métropole Nice Côte d’Azur, accuse de son côté la justice de « dérive woke ».

Selon cet ancien conseiller de Marine Le Pen, l’atelier Missor était le seul capable de réaliser cette statue, « l’œuvre d’art unique » étant une exception prévue par le code de la commande

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Société
Temps de lecture : 9 minutes

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