« Les Projectiles », une course au trésor
Dans un excellent premier roman, Louise Rose raconte la fugue d’une jeune femme-enfant.
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© Hélène Bamberger / POL
Les Projectiles / Louise Rose / POL / 171 pages / 18 euros.
Le marronnier de la rentrée éditoriale, avantageusement dénommée « rentrée littéraire », est de retour. Les goncourables du millésime 2025 portent déjà casaque pour participer à la course de petits chevaux qui s’annonce. Les maisons d’édition concernées ont deux mois pour déployer la meilleure stratégie auprès des jurés afin de les convaincre de voter en faveur de leur poulain. À l’arrivée, la réussite commerciale ne se concentrera que sur quelques titres ultra-médiatisés.
Un ton s’impose dès les premières pages.
Parmi eux figureront à n’en pas douter certains des « dix romans français incontournables (sic) » dont le journal professionnel Livres hebdo donne la liste, où l’on relève les noms d’Anne Berest, Sorj Chalandon, Emmanuel Carrère ou Laurent Gaudé, auxquels on peut ajouter ceux de Catherine Millet ou Amélie Nothomb, qui ont au moins un critère déterminant en leur faveur : leurs chiffres de vente. Enfin, de nombreuses voix se féliciteront que la France soit si passionnée de littérature durant l’automne – étant entendu qu’elle n’en a cure le restant de l’année. Voilà une bien belle histoire déjà tout écrite.
Il n’est pas obligatoire de s’y conformer. Par exemple en allant vers des auteurs et des autrices moins exposé·es, des écritures aventureuses, des tentatives singulières. C’est le cas des Projectiles, de Louise Rose, un premier roman qui, en tant que tel – le « premier roman » ayant été promu au rang de genre en soi –, bénéficiera sans doute d’une attention particulière (d’autant qu’il est publié aux prestigieuses éditions POL), mais aussi parce qu’il a une construction originale : sa chronologie est inversée.
Composé de seize chapitres, il s’ouvre sur le numéro « seize » pour s’achever sur le numéro « un ». L’exercice est loin d’être inédit – on pense notamment, au cinéma, à Irréversible, de Gaspard Noé – mais il confère d’emblée une dimension ludique au roman.
Ce n’est pourtant pas ce qui, en premier lieu, a retenu l’attention de l’auteur de ces lignes, qui n’a découvert la structure des Projectiles qu’en abordant son deuxième chapitre. Un ton s’impose dès les premières pages – ce qui importe davantage. Un ton, c’est-à-dire ce quelque chose dans l’écriture qui ouvre un univers. Se manifeste aussi un évident amour de la langue, de ses allitérations, de ses consonances et de ses différents registres.
Mystères
En voici un exemple substantiel, situé au début : « Ses yeux tombent sur un gros pigeon qui se tient immobile sur une branche du ginkgo. C’est curieux, d’habitude ça bouge toujours un peu les oiseaux. Il ne devrait pas rester planté là, avec Tchikita [un chat, NDLR] dans les parages c’est risqué. À tout moment, il peut débouler de nulle part, planter ses crocs dans le duvet du cou et couic. La morsure sera fatale, le cuicui désespéré. Pour Bébé c’est hors de question d’assister à un tel spectacle, elle a déjà vu un cadavre ce matin, ça suffit. Elle se penche, attrape un petit caillou et le lance en direction du volatile histoire qu’il dégage, mais la bête reste tout à fait immobile. Elle se penche à nouveau, ramasse et lance des pierres dans les airs encore et encore, crie casse-toi purée à l’oiseau. Un des cailloux finit par faire paf pile-poil en plein dans le bide du piaf qui tombe et passe de l’autre côté de la clôture sans bouger la moindre plume. »
Outre la drôlerie dans la langue, des mystères sont ici posés, qui participent aussi au plaisir que ce passage procure au lecteur : quel est ce « cadavre » vu le matin même ? Et quelle est la nature de cet oiseau ?
Bébé est le surnom porté par une jeune femme, l’héroïne des Projectiles. On ne sait pourquoi, personne ne l’appelle ainsi. L’histoire racontée a toutefois un lien avec ses jeunes années. Bébé a en effet quitté quelques jours plus tôt le domicile conjugal – plus exactement le trois-pièces qu’elle partage avec son compagnon, Boris – pour rejoindre, dans une région de France éloignée, la maison où elle a passé son enfance et qu’elle n’a pas revue depuis qu’elle a dû en partir, à sa majorité. Elle arrive sur place dans le deuxième chapitre – le chapitre « quinze », donc – et découvre son extérieur transformé.
« Une poignée de babioles »
Entre autres choses, on l’a ceint d’une haute clôture, d’où cette réflexion de la narratrice : « C’est bien sa maison qu’on a mise en taule. » Toute la difficulté consiste à pénétrer dans le jardin et à y retrouver l’endroit où elle a jadis enterré une boîte. Sa fugue a en effet pour but de récupérer ce que cette boîte recèle de trésors, qui ne le sont que pour elle, « une poignée de babioles » : un porte-clés, une bille, une carte prison, une clé, un gant bleu, une brosse à dents…
Drôle de voyage – sans téléphone portable, sans donner de nouvelles à quiconque, et presque sans argent – qui ressemble à un retour aux sources. Pour autant, Louise Rose ne joue pas sur la corde de l’explication psychologique, encore moins psychanalytique (pas de Rosebud ici, façon Citizen Kane) – aidée en cela par la construction de son intrigue. On découvrira les motivations de Bébé en remontant le temps de ces quelques jours d’échappée, mais elles ne sont pas au cœur du roman.
Les Projectiles donne à voir une forme de bonheur dans un milieu populaire – même si la vie n’y est pas idyllique.
En revanche, sous forme de flash-back, plusieurs scènes de son enfance lui reviennent à l’esprit. Une jeunesse heureuse, en dépit du fait qu’elle a été abandonnée à la naissance sur un banc dans une boîte à chaussures. Mais sa famille d’accueil était aimante, en particulier ses parents de substitution : Monique, championne en confitures, et Tonton Bermuda, « kiparlcommça ». Les Projectiles donne ainsi à voir une forme de bonheur dans un milieu populaire – même si la vie n’y est pas idyllique comme le montre le destin de Jérôme, un autre enfant placé qui va connaître le centre de détention pour mineurs avant la prison.
Avec, ici, une description de l’intérieur de la maison vu par Bébé, à mi-chemin entre la ville et la campagne : « Les coussins des chiennes couverts de poils, les bouquets d’ail et d’échalotes suspendus aux poutres, le pain retourné sur la table, les mouches vivantes mortes et zombies sur le papier qui tue, la méga-bassine à confiture sur le poêle, le balai au coin, la télé allumée, la radio aussi et puis les visages accrochés aux murs, ceux de tous les enfants qui avaient grandi ici. »
Imagination débordante
Le récit des différents épisodes de la fugue de Bébé, ou plus justement de sa fuite, montre que le parcours n’est pas toujours tranquille : une partie de voyage resquillée en TGV, beaucoup de marche parfois sous la pluie battante, un vol de bananes pour rassasier la faim, une nuit dans les toilettes d’une salle des fêtes où a lieu un anniversaire costumé, une gamelle avec un VTT « emprunté »… Mais il est encore épicé par l’imagination débordante de Bébé.
Par exemple, elle imagine, après avoir bu par inadvertance de l’eau non potable, que son corps va se déformer affreusement. De vieilles dames la découvrant ainsi tomberont dans les pommes les unes après les autres, et, à la suite d’un enchaînement de catastrophes, un incendie finira par détruire le village. « Quelques jours plus tard dans Le Jour, dossier de six pages annoncé en une : syndrome psychogène collectif, extraterrestres, chats en flammes ou malédiction, au village les experts mènent l’enquête. »
L’intrigue suivant plusieurs strates temporelles et géographiques où se côtoient les souvenirs et l’imagination de Bébé.
L’imagination de Bébé lui permet également de se transporter dans l’espace et de visualiser ce qu’il se passe là où elle a disparu – ou du moins ce qu’elle croit qu’il se passe : l’inquiétude de Boris, la réaction de son entourage, le recours à la police… Ainsi avance l’intrigue suivant plusieurs strates temporelles et géographiques où se côtoient les souvenirs et l’imagination de Bébé.
Une tournure d’esprit qui n’est pas anodine et ajoute une raison à ce surnom : sans doute la jeune femme n’est-elle pas totalement sortie de son enfance, refusant aussi un monde adulte peu excitant, elle dont le métier est d’être caissière en supermarché et dont le compagnon aspire à une existence normée. Alors la voici en quête de sa boîte précieuse, avec un sentiment d’invulnérabilité : « C’est comme si quelque chose d’insondable la protégeait, un répulsif contre les pires choses qui peuvent arriver. » En cette rentrée, prenons les chemins de traverse avec Bébé et Louise Rose.
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