« Rendre sa dignité à chaque invisible »

Deux démarches similaires : retracer le parcours d’un aïeul broyé par l’histoire au XXe siècle, en se plongeant dans les archives. Sabrina Abda voulait savoir comment son grand-père et ses deux oncles sont morts à Guelma en 1945 ; Charles Duquesnoy entendait restituer le terrible périple de son arrière-grand-père, juif polonais naturalisé français, déporté à Auschwitz, qui a survécu. Entretien croisé.

Olivier Doubre  • 11 septembre 2025 abonné·es
« Rendre sa dignité à chaque invisible »
© Maxime Sirvins

Par son travail, l’autrice Sabrina Abda rappelle la violence et l’impunité du pouvoir colonial français en Algérie. Par sa ténacité, elle a réussi à accéder à des archives que l’administration française bloque ou cache encore trop souvent. Via l’histoire de Nuta Rychter, son arrière-grand-père, l’auteur Charles Duquesnoy raconte la « mise au ban » par Vichy des Juifs naturalisés avant 1940. Grâce aux archives, il retrace le processus désormais connu qui s’abat sur eux : spoliation, arrestation, Drancy, déportation, jusqu’aux « marches de la mort » d’un camp à l’autre. 

Comment se met-on à écrire son premier livre, à la fois personnellement et historiquement ?

Sabrina Abda : C’est une démarche qui s’impose à un moment donné. Je voulais écrire un livre sur la ville de Guelma, d’où viennent mes ancêtres paternels. Quand j’ai su par mon père, alors que j’étais jeune adulte, que mon grand-père et mes oncles y avaient été fusillés en mai 1945, j’ai commencé à lire tout ce que je trouvais sur ces massacres. Quand mon père est décédé en 2019, il y a eu un déclic vis-à-vis de mon grand-père et de mes origines algériennes.

Il fallait que je fasse quelque chose pour eux et, en lisant le début des mémoires de mon père – que je lui avais demandé d’écrire –, j’ai commencé à écrire moi-même, dans cette solitude liée à la perte de mon père bien-aimé, dont j’étais si proche. J’ai réellement lu, à ce moment-là, tous les livres sur cette période que je n’avais fait qu’entrouvrir, tellement j’avais été choquée, plus jeune, d’y trouver mon nom de famille, parfois plusieurs fois, et des scènes d’horreur concernant les massacres en Algérie en 1945.

La consultation des archives françaises a été déterminante, dans la mesure où j’ai trouvé des centaines de documents sur Guelma et des dizaines sur ma famille. J’ai alors voulu transmettre dans un livre ce que j’avais découvert, en partant de ma petite histoire familiale pour aller vers la grande histoire. Je ne suis pas historienne, mais une citoyenne. Cette histoire nous concerne tous et j’ai voulu écrire à la première personne un témoignage sur cette période. Et les associations ou les gens que j’ai rencontrés sur cet « autre 8 mai 1945 » m’ont convaincue de partager mon histoire.

Charles Duquesnoy : On se met à écrire son premier livre sans le savoir. Il me semble évident que si, au départ, je m’étais dit que j’allais écrire un livre, je ne l’aurais pas fait, je n’y serais jamais parvenu. C’est petit à petit que j’ai compris que j’avais de la matière, peut-être pour écrire un article, peut-être pour produire un podcast, et finalement c’est devenu un livre. Il est également difficile de définir pourquoi on se met à faire des recherches.

J’ai eu une sorte de déclic un jour sur cette histoire, la déportation de mon arrière-grand-père : quelque chose m’a frappé et, à partir de là, il me fallait aller jusqu’au bout de l’enquête. Il s’agissait pour moi, de manière très personnelle, de répondre à des questions, mais surtout de poser des questions à ma grand-mère quand il en était encore temps, tant qu’elle pouvait encore répondre, et d’avoir ainsi la possibilité de transmettre cette mémoire à mes neveux et nièces, à la génération à venir. Après, il aurait été trop tard, et j’aurais passé ma vie à le regretter.

En outre, on se met toujours à écrire dans un contexte historique particulier : un historien écrit sur le passé mais se place dans le présent. Quand j’ai commencé cette enquête, on vivait l’époque un peu étrange de l’après-covid. Les politiques ne cessaient d’employer un vocabulaire martial. « Nous sommes en guerre » avait été la rengaine du confinement. Cela m’a amené à m’interroger sur cet abus de langage et donné l’envie d’étudier davantage la vie des Français durant la Seconde Guerre mondiale. Et c’est sur celle de mon arrière-grand-père qu’a portée mon enquête, c’est là que j’ai trouvé toutes les sources.

Parmi toutes vos découvertes sur la vie de chacun de vos aïeux, qu’est-ce qui vous a le plus surpris ou choqué ?

C. D. : Dans l’enquête en tant que telle, dans la démarche historique de partir à la recherche de sources, ce qui m’a le plus surpris, c’est l’accueil que j’ai reçu dans tous les centres d’archives : les Archives nationales, les Archives de Paris, le Mémorial de la Shoah, la Maison de la culture yiddish, même les archives d’Auschwitz, de Yad Vashem ou du Mémorial de l’Holocauste à Washington, ou à Arolsen en

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