Interview de Lecornu par Salamé : le problème Glucksmann

Pour France Télévisions, il n’y a « aucune incompatibilité » à voir une présentatrice de JT interroger un premier ministre sur des négociations auxquelles participe son compagnon. Vraiment ?

Loris Guémart  • 13 octobre 2025
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Interview de Lecornu par Salamé : le problème Glucksmann
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L’interview de Sébastien Lecornu par Léa Salamé au journal de 20 heures de France 2 a entraîné pour la première fois depuis 2022 de meilleures audiences pour le JT du service public que pour celui de TF1. À cause de la venue du premier ministre démissionnaire en pleine crise politique, au bout de 48 heures de négociations avec les partis politiques et les partenaires sociaux ?

Pas pour le numéro deux de France Télévisions, Stéphane Sitbon-Gomez : « C’est la force et la puissance de Léa Salamé qui sait mettre son intelligence au service de l’éditorial », s’est-il plutôt félicité dans une interview chez Puremédias. Il y plaide en effet aussi « un succès à tous les niveaux » de Léa Salamé depuis son arrivée, contre l’évidence. « Y compris les gens les plus critiques et sarcastiques, tout le monde salue le talent de Léa Salamé », précise-t-il aussi, au cas où sa cécité ne serait pas assez manifeste.

« À l’heure où l’actualité politique s’emballe à nouveau, est-ce concevable de s’inscrire dans une stratégie de long terme avec Léa Salamé, dont le compagnon, Raphaël Glucksmann a participé aux négociations avec le premier ministre démissionnaire Sébastien Lecornu et pourrait jouer un rôle dans la campagne présidentielle 2027 ? », demande aussi Puremédias.

Sur le même sujet : Raphaël Glucksmann, candidat hypothétique cherche projet politique

Réponse de Stéphane Sitbon-Gomez : « S’il devait y avoir incompatibilité, elle se mettrait en réserve comme elle l’a fait lors des précédentes élections auxquelles son compagnon était candidat ». Ajoutant : « Après, ce n’est pas à moi de répondre à une question qui ne se pose pas encore. » Une question qui ne se pose pas encore, vraiment ?

Remontons nos montres de quelques jours. Le 4 octobre, Le FigaroBFMTV, Le Monde ou Sud Ouest, entre autres, publient des articles après un sondage plaçant Raphaël Glucksmann entre 14 % et 16 % des intentions de vote pour 2027. Le Monde avait choisi pour titre « Raphaël Glucksmann, sur la route escarpée de la présidentielle ? » Le lendemain 5 octobre, Le Nouvel Obs titre « Raphaël Glucksmann, le candidat qui n’en est pas encore un » son article sur les universités d’été de son parti Place publique.

Ni montré, ni mentionné

Le même Raphaël Glucksmann rencontre Sébastien Lecornu à Matignon mardi 7 octobre. Suite à l’interview d’Élisabeth Borne se déclarant favorable à la suspension de « sa » réforme des retraites, il est le premier responsable politique d’opposition à déclarer que la suspension de la réforme des retraites devenait « possible », à la sortie de Matignon. Ses déclarations sont reprises par les très nombreux médias de presse écrite couvrant ces journées de négociations.

Comment Stéphane Sitbon-Gomez peut-il raisonnablement affirmer que la question d’une « incompatibilité » ne se pose pas encore ?

Mais le 8 octobre, au 20 heures de France 2, dans les sujets introduisant l’interview de Sébastien Lecornu, y compris celui évoquant les négociations avec les différents partis politiques, Raphaël Glucksmann n’est ni montré, ni mentionné. La suspension potentielle de la réforme des retraites, elle, représente pourtant un enjeu majeur des questions de l’interview : « La question qui cristallise tout, vous l’avez compris, vous l’avez entendu évidemment, c’est la réforme des retraites », résume Léa Salamé face au Premier ministre démissionnaire.

Il appelle au débat, elle insiste : « Donc on rouvre le débat sur la réforme des retraites, pas de suspension. » Elle insiste encore : « On entend donc qu’on va rouvrir le débat au Parlement sur les retraites. » Puis : « Le président de la République, il est d’accord pour ouvrir un débat ? » Sans oublier « Ça va coûter combien à la France si on suspend la réforme Borne ? ».

Sur le même sujet : Retraites : la suspension de la réforme, un moindre mal pour les macronistes

L’échange mène à se demander, une fois de plus, comment Stéphane Sitbon-Gomez peut raisonnablement affirmer que la question d’une « incompatibilité » ne se pose pas encore  pour la présentation du second journal télévisé le plus regardé de France par la compagne d’un possible candidat à l’élection présidentielle, et acteur politique de négociations ayant lieu en ce moment même.

L’on pourrait aussi poser la question à l’envers. Est-il bien raisonnable qu’un député européen centriste, à l’envergure politique mineure au vu de son poids électoral réel jusqu’ici, persiste à mettre en danger la carrière de sa compagne, journaliste-star du service public dont elle présente deux des émissions les plus importantes, au nom d’un succès plus qu’hypothétique à l’élection présidentielle ?

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