Ma lettre à Nicolas Sarkozy

Dans une lettre envoyée en 2010 à Nicolas Sarkozy, Paul-Elyes, 8 ans, demandait au président de la République pourquoi avoir refusé d’accorder un visa de séjour à sa grand-mère algérienne. Une lettre qui, 15 ans après, reste toujours sans réponse.

Paul-Elyes Hecham  • 25 novembre 2025
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Ma lettre à Nicolas Sarkozy
Paul-Elyes avec son grand-père Omar et sa grand-mère Ouiza. Tanalt, Algérie, 2002.
© Paul-Elyes Hecham

En seulement vingt jours de détention provisoire, Nicolas Sarkozy aura eu le temps d’écrire tout un livre, titré, non sans indécence, Le Journal d’un prisonnier. Impressionnant. Il aura aussi eu le temps de répondre à des lettres de soutien adressées par « des milliers de Français », comme on pouvait l’apprendre dans une vidéo publiée le 5 novembre sur ses réseaux sociaux. « Sachez qu’aucune lettre ne restera sans réponse », pouvait-on y lire.

Une phrase suffisante pour raviver un souvenir amer : moi aussi, quand j’étais enfant, j’ai envoyé une lettre à Nicolas Sarkozy, qui était alors président de la République. Une lettre qui, quinze ans plus tard, est demeurée sans réponse.

Cette France qui s’est installée chez elle, qui l’a enfermée dans des camps pendant la « guerre » d’Algérie, ma grand-mère n’aura jamais eu le privilège de la voir de ses yeux.

« Monsieur le président, je m’appelle Paul-Elyes. Je suis français. J’ai 8 ans et demi. […] Je vous écris pour vous demander les raisons du refus, sans donner de motifs, du consulat de France à Alger, à deux reprises, de délivrer un visa de séjour à ma grand-mère, Ouiza, afin qu’elle vienne nous rendre visite en France ».

Dans cette lettre, je lui demandais pourquoi avoir, par deux fois, refusé à ma grand-mère un simple visa de séjour, afin qu’elle puisse venir me voir en France, où je suis né. Afin qu’elle puisse voir la maison où j’ai grandi. Je lui rappelais que mon grand-père, comme tant d’Algériens, s’est vu forcé de sacrifier sa jeunesse pour défendre la République sous les drapeaux de l’armée française, de 1939 à 1945, puis pour participer à sa reconstruction à la force de ses bras, dans les mines de charbon du nord, pendant plus de vingt ans.

« Ma grand-mère est veuve depuis environ un an, avec une pension de réversion héritée de mon défunt grand-père Omar (né en 1917 et décédé en 2009) », poursuivais-je.

Révisionnisme abject

Cette France qui s’est pourtant installée chez elle, qui l’a enfermée dans des camps pendant la « guerre » d’Algérie, ma grand-mère n’aura jamais eu le privilège de la voir de ses yeux. Car ce serait un « privilège » que l’on accorde encore aujourd’hui aux Algérien·nes, selon toute une partie de la classe politique qui s’est récemment attelée à dénoncer l’accord franco-algérien de 1968 à l’Assemblée nationale.

Sur le même sujet : Algérie : unis derrière le RN, les députés effacent la mémoire coloniale

Derrière ce vote symbolique grossièrement justifié par un principe d’« égalité migratoire », se cache un révisionnisme abject servant un narratif bien propre à l’extrême droite française, celle qui tient son héritage de l’OAS et qui n’a de cesse de cultiver la haine et le ressentiment à l’égard du peuple algérien. Et des conséquences bien réelles pour des milliers de personnes issues de l’histoire qui lie indéniablement la France et l’Algérie, bien qu’on tente aujourd’hui de l’effacer.

Aujourd’hui, ma grand-mère et mon grand-père ne sont plus là pour voir que l’on cherche encore à s’attaquer à la mémoire de ce qu’ils ont subi. Et je doute que ces pitreries politiques et médiatiques auraient eu grand sens à leurs yeux. Ce qu’ils ont pu constater, en revanche, c’est le mépris et l’ingratitude avec lesquels sont traités les ressortissants du passé colonial de la France.

Comment peut-on encore nous parler de privilège algérien ?

Cette lettre, que j’ai envoyée le 14 février 2010, en est la triste illustration. Alors que monsieur Sarkozy a récemment pris le loisir de répondre à quelques futiles lettres de soutien à ses activités criminelles, ma grand-mère et moi serons à jamais restés sans réponse. Quinze ans après, je me demande pourquoi ce silence. Un silence qui pèse sur toutes les familles issues de l’immigration, soumises au bon vouloir d’une administration opaque et profondément injuste. Comment peut-on encore nous parler de « privilège algérien » ?

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En trois petites années d’existence, le ministère de l’Immigration, de l’Intégration, de l’Identité nationale et du Développement solidaire, créé en 2007 sous la présidence de Nicolas Sarkozy puis supprimé en 2010, aura privé ma grand-mère et tant d’autres de rendre visite à leurs proches, et aura ouvert la voie à une institutionnalisation de concepts propres à l’extrême droite, qui occupent aujourd’hui une place de choix dans les décisions politiques d’un front « républicain » qui tend vers le « national ».

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