Vincent Bolloré a menti sous serment

En mars 2024, le millardaire breton d’extrême droite avait juré ses grands dieux devant la commission d’enquête sur la concentration dans les médias qu’il n’intervenait jamais dans les contenus. Le livre de Philippe de Villiers, qu’il a lui-même publié, prouve le contraire.

Pauline Bock  • 3 novembre 2025
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Vincent Bolloré a menti sous serment
© Maxime Sirvins

Vincent Bolloré a menti sous serment. Le doute existait depuis que le milliardaire breton, en mars 2024, avait innocemment minimisé, devant la commission d’enquête sur la concentration dans les médias, et donc sous serment, son rôle et son pouvoir sur le groupe Canal+, détenu par son groupe Vivendi. C’est désormais une certitude.

Le 13 mars 2024, Vincent Bolloré – qui venait de jurer devant les parlementaires de ne dire que la vérité, rien que la vérité – déclarait, face au rapporteur de la commission d’enquête Aurélien Saintoul : « Je ne suis jamais intervenu dans les contenus, en aucune façon, dans le groupe Canal, et en plus, je n’ai pas le temps. » Jamais, en aucune façon. Ce n’était pourtant pas exactement ce que révélaient les enquêtes sur les médias qu’il a rachetés entre 2016 et 2023, d’iTélé (devenue CNews) et Europe 1 au JDD et à Paris Match

« Bolloriser » est devenu un verbe employé pour décrire la méthode du milliardaire breton qui fait aujourd’hui trembler les rédactions.

Si l’on parle désormais de « bollorisation » de médias, qu’on rachète pour mieux les vider de leur substance, si « bolloriser » est devenu un verbe employé pour décrire la méthode du milliardaire breton et qui fait aujourd’hui trembler les rédactions de Challenges au Parisien, c’est qu’il y a une raison.

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Et c’est un grand ami de Vincent Bolloré qui en fournit la preuve : Philippe de Villiers. Dans son livre Populicide, publié début octobre chez Fayard (maison d’édition bollorisée), le fondateur du Puy du Fou commet une bourde de taille : il décrit avec précision comment le patron de Vivendi est venu, en 2023, et en personne, le tirer de sa retraite paisible pour le placer à l’antenne de CNews.

« J’étais tranquille, retiré sur mon Aventin », écrit de Villiers dès les premières lignes. « Je goûtais l’humeur des jours. Enfin ! (…) J’écrivais, je lisais, je sortais peu à peu de l’instant, élevant mes pensées vers les apophtegmes antiques sur le temps qui se gâte. » Bref : le souverainiste catholique, de son vrai nom Philippe Le Jolis de Villiers de Saintignon, avait pris sa retraite et coulait des heures tranquilles. Mais voilà : patatras, Vincent Bolloré arrive. 

« Et puis, voilà qu’un soir d’été, j’entends qu’on frappe à ma porte », raconte Philippe de Villiers. « Un Breton vient visiter le Cincinnatus vendéen. Il me réquisitionne. » Dialogue rapporté tel quel, à la page 10 du livre :
« – Cher Philippe, – tu le sais – nous sommes tous deux sortis des mêmes chirons de granit et des mêmes genêts en fleurs. Au nom de ce voisinage armoricain, je viens t’arracher aux délices d’une retraite de plume et d’estoc… Ta parole manque. Elle est attendue.
– Mais je ne suis pas un homme de télévision. Je ne suis ni chroniqueur ni éditorialiste.
– Eh bien, on inventera une formule où tu seras les deux. »

Le Vendéen ajoute qu’il a « de l’estime et de l’affection » pour le milliardaire breton, qualifié de « chevalier de la liberté d’expression » et de « visionnaire à l’âme incandescente ». Impossible de refuser offre si alléchante : « Comment dire « non » à quelqu’un qui vous propose de venir sur un plateau avec la garantie de pouvoir terminer vos phrases sans être insulté ? On est dans l’ordre de l’impensable. Pour moi, l’expérience serait exotique, exaltante. Je cède. La suite, on la connaît. Chaque vendredi, sur CNews, il m’est donné d’éditorialiser l’actualité. »

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Revenons aux mots de Bolloré : « Je ne suis jamais intervenu dans les contenus, en aucune façon, dans le groupe Canal. » Certes, Aurélien Saintoul ne lui a pas demandé précisément s’il est allé sonner chez chacun·e des chroniqueur·euses de CNews pour les tirer de leur retraite et les mettre à l’antenne. Mais cet acte paraît tout de même directement contredire l’affirmation selon laquelle il n’interviendrait « jamais, en aucune façon », dans les contenus.

Faux témoignage

Le 28 octobre, le député LFI Aurélien Saintoul a annoncé saisir le Bureau de l’Assemblée nationale afin d’engager des poursuites pour « faux témoignages » à l’encontre de Vincent Bolloré, ainsi que de Maxime Saada et Serge Nedjar, les dirigeants de CNews, qu’il avait auditionnés pendant la commission d’enquête et qui ont, eux aussi, juré que Bolloré n’intervenait pas dans les contenus de la chaîne.

L’hypocrisie du milliardaire breton n’a d’égal que son dédain pour la loi et les institutions du pays.

Le livre de Philippe de Villiers, a écrit Saintoul dans son communiqué, « confirme que c’est bien M. Vincent Bolloré lui-même qui a mandaté l’ancien candidat à l’élection présidentielle pour devenir chroniqueur sur CNews », et les propos que relate le premier chapitre « sont en contradiction flagrante avec les assurances des dirigeants de CNews et M. Vincent Bolloré lui-même lors de leurs auditions respectives devant la commission d’enquête ». Saintoul en conclut logiquement que « ces derniers ont donné un faux témoignage aux assemblées parlementaires ».

Bolloré a menti sous serment. Convoqué et auditionné par les parlementaires, il a non seulement choisi de mentir face aux représentant·es du peuple français ; mais c’est via Fayard, la maison d’édition que possède son groupe, que son mensonge est révélé. Bolloré n’a pas seulement donné un faux témoignage à la commission d’enquête : il a publié le livre qui permet d’en avoir la preuve. L’hypocrisie du milliardaire breton n’a d’égal que son dédain pour la loi et les institutions du pays qu’il prétend tant aimer.

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