« Aïta – fragments poétiques d’une scène marocaine » : cris et miroitements
À Bordeaux, le Frac MÉCA reflète la vitalité remarquable de la scène artistique du Maroc – des années 1960 à aujourd’hui – via une exposition chorale qui s’articule autour de l’aïta, art populaire symbole d’insoumission porté par des femmes aux voix puissantes.
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© MAROUFI
S’inscrivant dans le cadre d’un cycle sur la création artistique en Afrique développé depuis 2015 par le Fonds régional d’art contemporain de Nouvelle-Aquitaine (Frac Méca), l’exposition s’intitule « Aïta – fragments poétiques d’une scène marocaine ». Historienne de l’art, critique et curatrice indépendante, Sonia Recasens – qui mène un travail axé principalement sur les artistes femmes, le monde arabe et les enjeux liés aux questions migratoires – en a assuré le commissariat.
Née en France d’une mère marocaine et d’un père français, ayant passé tous ses étés au Maroc jusqu’à l’âge de 20 ans, elle entretient une intime relation de longue date avec le pays et connaît par ailleurs très bien sa scène artistique. « Au début du projet, j’ai eu besoin de trouver un point d’ancrage, relate Sonia Recasens. J’avais effectué précédemment une résidence de recherche au Frac de Bordeaux sur les politiques d’acquisition autour de la présence des artistes féminines. Ainsi, je connaissais déjà assez bien sa collection. En m’y replongeant, j’ai trouvé une œuvre qui a suscité le déclic. »
L’aïta incarne une forme de résistance, une manière de faire passer des messages clandestins, notamment pendant la période de lutte contre le colonialisme.
M. HarrakiRéalisée en 2018 par Mohssin Harraki, ladite œuvre a pour titre Le Chant de l’ombre et consiste en une série de sept photographies de pierres sur lesquelles sont gravés des vers irrigués par des poèmes de Kharboucha. Chanteuse, compositrice et parolière, ayant vécu et péri au XIXe siècle, celle-ci a élevé sa voix avec une vaillance inflexible, jusqu’à son exécution, contre la tyrannie d’un caïd de cette époque. Paysanne analphabète, elle symbolise la capacité d’émancipation des femmes autant que la lutte contre l’ordre établi.
Kharboucha compte parmi les figures légendaires de l’aïta – mot qui signifie « cri » ou « appel » dans le dialecte darija. Poétique et politique, cet art oratoire populaire est porté par des voix de femmes appelées cheikhates. Leurs chants témoignent de la vie d’une communauté et se fondent sur un processus collaboratif foncièrement évolutif : une chanson ne prend jamais une forme figée.
Une forme de résistanceEmblématique du Maroc, l’aïta a traversé le temps (on en date l’origine autour du XIIe siècle) et l’espace, partant des campagnes pour se répercuter jusqu’aux villes, engendrant plusieurs déclinaisons régionales et linguistiques. « L’aïta incarne une forme de résistance, une manière de faire passer des messages clandestins, notamment pendant la période de lutte contre le colonialisme, nous explique Mohssin Harraki. Je m’intéresse particulièrement à cette dimension politique, en cherchant à voir comment on peut détourner le langage ordinaire pour résister à l’oppression. »
La série photographique Le Chant de l’ombre apparaît ainsi comme la pierre angulaire de l’exposition, placée sous le signe conducteur de l’aïta. Soucieuse de ne pas proposer une illustration littérale restrictive, Sonia Recasens a élargi au maximum le champ
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