« Tongues », Prométhée au Moyen-Orient
Le dessinateur américain Anders Nilsen mène un récit-fleuve dans lequel le titan Prométhée se réveille au milieu d’un Moyen-Orient contemporain déchiré par la guerre.
dans l’hebdo N° 1892 Acheter ce numéro

À chaque jour sa peine. Celle de Prométhée est de se faire dévorer éternellement le foie par un aigle, sa punition pour avoir offert aux hommes le feu de la connaissance. Mais que penserait-il de ce que l’humanité en a fait jusqu’à aujourd’hui ? Après son pavé de 600 pages Big Questions (2012), Anders Nilsen n’avait plus rien à prouver. Il s’est pourtant lancé il y a dix ans dans un nouveau projet pharaonique. À 52 ans, l’auteur livre son œuvre la plus ambitieuse.
Comment avez-vous eu l’idée de transposer le mythe de Prométhée à notre époque ?
Anders Nilsen : Ce mythe grec provient en particulier d’une trilogie du dramaturge Eschyle, qui fait de Prométhée l’une des premières figures politiques de rebelle. Mais deux opus de cette trilogie ont été égarés à jamais. C’était très tentant d’imaginer une suite. Prométhée m’intéresse car il est connu pour être le créateur de l’humanité. Il me permet de soulever à travers lui des questionnements anthropologiques passionnants.
Que penserait notre créateur de ce que nous, les êtres humains, sommes devenus et de l’état dans lequel nous laissons notre propre planète ? J’imagine qu’il se réveille aujourd’hui d’un sommeil de plusieurs milliers d’années, toujours enchaîné à son rocher pour subir son châtiment quotidien. Il découvre alors une humanité dont les inventions défient les pouvoirs des dieux : l’électricité, la bombe nucléaire, les moyens de communication modernes… Nous sommes restés la même espèce, mais tout a changé en deux cents ans.
Prométhée est horrifié par ce qu’il découvre du monde moderne, mais il continue à défendre le genre humain face à son neveu Omega, qui veut l’éradiquer. Pourquoi ?
C’est un paradoxe qui peut habiter chacun d’entre nous. Je constate pour ma part tous les jours que nous sommes capables du pire comme du meilleur, tout particulièrement à notre époque. Il faut savoir reconnaître l’un et l’autre. Face à Omega, son double maléfique, Prométhée défend la capacité des êtres humains à évoluer. Du mythe original, j’ai gardé l’opposition entre Prométhée et Épithémée qui a inventé les animaux. Le premier a justement apporté le feu aux humains pour qu’ils puissent se protéger des bêtes sauvages. Mais alors qu’aujourd’hui l’humanité provoque la sixième extinction de masse, Omega pense qu’il est temps d’en finir avec elle pour sauvegarder le reste du vivant, qu’il préfère aux humains.
Le Moyen-Orient me paraît un bon endroit pour comprendre l’état de notre monde, car beaucoup de choses s’y concentrent.
Comment avez-vous choisi d’évoquer le Moyen-Orient contemporain pour réécrire cette histoire datant de la Grèce antique ?
À partir de ce mythe, je développe une histoire chorale avec de nombreux personnages vivant dans un désert en proie à des guerres incessantes. Le choix de ne pas indiquer sa localisation précise me paraît important
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