En grève de la faim depuis juillet, Zehra Kurtay toujours en lutte pour l’asile

La journaliste turque, en grève de la faim depuis bientôt 200 jours, est menacée d’expulsion. Lundi 12 janvier s’est tenue à la cour administrative d’appel de Paris une audience déterminante, visant notamment à savoir si elle pouvait être renvoyée en Turquie, où elle risque des persécutions.

Pauline Migevant  • 13 janvier 2026
Partager :
En grève de la faim depuis juillet, Zehra Kurtay toujours en lutte pour l’asile
Zehra Kurtay, accompagnée de ses soutiens, lundi 12 janvier.
© Pauline Migevant

Devant la porte de la cour administrative d’appel, un homme accroupi près de son chien essaie de déployer une banderole. À droite, un petit groupe de musiciens a sorti les trompettes. Fusent des slogans en turc, scandés par une soixantaine de personnes puis des applaudissements. Zehra Kurtay, journaliste et militante antifasciste menacée d’expulsion vers la Turquie, vient d’arriver dans son fauteuil roulant, emmitouflée dans des châles. Elle a peu dormi, cette nuit, dans sa « tente de résistance » installée près du métro Strasbourg Saint-Denis, mais un large sourire anime son visage émacié, encadré de boucles brunes. Zehra Kurtay a 195 jours de grève de la faim derrière elle, et l’espoir costaud de faire valoir ses droits pour obtenir, à nouveau, l’asile politique. Elle pèse désormais 36 kg.

« Justice pour Zehra », en turc. Crédit photos : Pauline Migevant et Maxime Sirvins

Arrivée en France en 2007 après avoir fui la Turquie où elle avait été emprisonnée 9 ans pour ses activités de militante et rédactrice en chef d’un journal d’opposition, Zehra Kurtay avait obtenu un statut de réfugiée, auquel l’Ofpra a mis fin suite à une condamnation pénale.

Les faits remontent à 2007-2008. Zehra Kurtay fait alors partie d’une association culturelle turque, dont la justice a estimé qu’elle soutenait le DHKP-C, organisation marxiste-léniniste turque, inscrite sur la liste des organisations terroristes de l’Union européenne. En 2013, elle, avec d’autres militants, est ainsi condamnée pour avoir participé à une « association de malfaiteurs terroriste » et « financement d’entreprise terroriste ». Elle sort de prison en 2016.

Sur le même sujet : « Zehra Kurtay doit obtenir le statut de réfugiée politique en France »

Si elle perd son statut de réfugié, elle obtient un titre de séjour qui lui permet une relative stabilité. C’est en mai 2025 que tout vrille. Alors que Zehra Kurtay se rend à la préfecture en espérant le renouvellement de son titre, elle reçoit une OQTF (obligation de quitter le territoire français) et est placée en centre de rétention administrative. La France veut l’expulser vers la Turquie.

« Menace à l’ordre public »

Il est 11 heures passées, dans la salle d’audience. D’habitude, le public est rare et avocats comme magistrats enchaînent les dossiers d’un ton automatique. Alors la trentaine de soutiens qui emplit les chaises dans la salle détonne un peu. Parmi eux, Arnaud Saint Martin, député LFI de Seine-et-Marne. La présidente est agacée : « Ce n’est pas un spectacle », lâche-t-elle d’un ton sec. « Que personne ne s’amuse à prendre des photos. » Elle ordonne au public de « demander à vos collègues d’arrêter la musique dehors ». Une poignée de secondes plus tard, le bruit des cuivres qu’on entendait depuis la salle d’audience s’arrête. Au premier rang, Zehra Kurtay.

Sur le même sujet : VIDÉO – Zaid, militant antifasciste menacé d’expulsion vers la Hongrie, témoigne

Pas question aujourd’hui du réexamen de sa demande d’asile, qui fait l’objet d’une procédure distincte. Ce matin, la cour administrative d’appel se penche sur la décision du tribunal administratif de juin 2025. Ce dernier annulait en partie l’arrêté du préfet du Val-de-Marne pour éloigner Zehra Kurtay vers la Turquie. La préfecture avait fait appel.

Deux questions majeures se dessinent : Zehra Kurtay constitue-t-elle une « menace à l’ordre public » voire une « grave menace à l’ordre public », notion sur laquelle se fonde notamment l’IRTF (interdiction de retour sur le territoire français) de 10 ans délivrée par la préfecture ? Surtout : pourrait-elle être renvoyée vers la Turquie malgré les risques qu’elle encourt ? À l’audience de ce lundi 12 janvier, une rapporteure publique est présente, signe de l’importance du dossier, alors que ces juges chargés d’apporter une analyse juridique pour éclairer le tribunal peuvent se dispenser de conclure en droit des étrangers, ce qui est souvent le cas.

D’habitude, le public est rare et avocats comme magistrats enchaînent les dossiers d’un ton automatique.

L’avocat de la préfecture du Val-de-Marne considère que le fait qu’elle ait été condamnée pour terrorisme, « l’une des infractions les plus grandes du Code pénal » ne peut pas « effacer la menace que ces faits anciens représentent encore aujourd’hui ». Pour justifier l’attention de la préfecture au terrorisme, il évoque les récentes « commémorations du Bataclan », même si précise-t-il de lui-même « ça n’a rien à voir ». Sur les bancs du public, les gens se regardent, les yeux écarquillés, du parallèle établi entre l’histoire de Zehra Kurtay et les attentats. Au vu du contexte, poursuit l’avocat, « la préfecture ne peut pas considérer que des infractions terroristes peuvent être balayées ».

Des arguments réfutés par Eliot Sourty, l’avocat de la journaliste turque, qui évoque d’abord l’ancienneté des faits. On ne « lui a pas reproché d’actes véhéments », poursuit-il, rappelant « sans minimiser » que Zehra Kurtay avait été condamnée pour « son investissement dans une association culturelle et la publication d’une revue ». Par ailleurs, la préfecture lui avait déjà accordé un titre de séjour en 2020, c’est-à-dire après sa condamnation. « Pourquoi lui refuser aujourd’hui ? » se demande l’avocat.

Face à la préfecture qui souligne le caractère « répété » des faits, Eliot Sourty argumente. En 2024, Zehra Kurtay avait été condamnée en comparution immédiate à de la prison avec sursis, pour ne pas avoir déclaré son adresse aux autorités tous les semestres comme doivent le faire les personnes inscrites au Fijait (fichier des auteurs d’infractions terroristes). Une infraction d’une « gravité relative » pour son avocat dénonçant au passage« un système qui s’autoalimente ».

Si elle a oublié de le faire une fois, c’est que sa mère en Turquie était décédée. Et « qu’elle se trouvait dans une situation d’errance, tant physique qu’administrative, d’errance, administrative et mentale. » Il souligne enfin, l’état de santé de Zehra Kurtay, « handicapée à 90 % ». Lors de son emprisonnement en Turquie, elle avait déjà mené une grève de la faim lui ayant provoqué des problèmes de santé importants.

Recherchée en Turquie

Sur la deuxième question, celle du pays de destination en cas d’expulsion, l’analyse de la rapporteure publique et l’avocat de Zehra Kurtay vont dans le même sens : il faut distinguer le statut de réfugié et la qualité de réfugié. Autrement dit : ce n’est pas parce qu’elle n’a plus ce statut qu’elle ne risque pas d’être persécutée par la Turquie si elle y était expulsée. Preuve en est : un site gouvernemental turc indiquant qu’elle fait partie des personnes recherchées.

Du côté de la préfecture, l’avocat va jusqu’à remettre en question, sans apporter de preuve, l’authenticité du site web. « Et à supposer que le site soit authentique », poursuit-il, « la couleur grise est le niveau le plus faible sur 4 niveaux. » Semblant faire peu de cas des persécutions subies par les opposants en Turquie, largement documentées, il ajoute : « Si elle est recherchée, estime-t-il, c’est peut-être qu’elle a commis des infractions pénales en Turquie. » Il conclut : « Ce simple avis de recherche ne suffit pas à démontrer que madame serait en danger concrètement. »

« Une de ses collègues qui travaillait dans le même journal a été arrêtée en 2018 au Liban et remise à la Turquie en 2018 où elle a été torturée ! », alerte l’avocat de Zehra Kurtay. L’obliger à retourner en Turquie alors qu’elle est exposée à des risques de détention et de torture serait contraire aux conventions internationales. À ce jour, il n’y a pas d’autre pays de retour dans lequel elle pourrait être légalement admissible. Si la cour annule la Turquie comme pays de retour mais maintient l’OQTF, celle-ci serait concrètement inexécutable et elle serait donc sans papiers en France.

« J’ai faim pour le respect de mes droits »

L’avocat souligne que le réexamen de la situation de Zehra Kurtay a été demandé à l’Ofpra. Une procédure dans laquelle elle place de « grands espoirs ». « Le fait que l’Ofpra mette fin au statut de réfugié, ou le retire après des condamnations pénales se généralise ces dernières années sur la base de la menace à l’ordre public », explique Nina Korchi, avocate en droit d’asile qui l’accompagne dans ses démarches, contactée par Politis au téléphone.

Sur le même sujet : « J’estime être victime de harcèlement » : Sand, réprimée pour rappeler la loi à un député ex-RN

« Zehra Kurtay a été inscrite sur la liste grise des personnes recherchées par le gouvernement d’Erdogan », poursuit-elle. « Cette liste sert à poursuivre le terrorisme mais aussi les journalistes, les avocats, les militants des droits humains. Cet élément nouveau est apparu après que l’Ofpra a mis fin à son statut. C’est ce qui justifie qu’on demande le réexamen de sa situation aujourd’hui. » À ce jour, Zehra Kurtay et son avocate espèrent une convocation prochaine par l’office. Si elle obtient à nouveau le statut de réfugiée, elle bénéficiera d’une carte de séjour de 10 ans.

Avant la suspension de l’audience, Zehra Kurtay aurait aimé glisser quelques mots au tribunal. Elle n’en a pas eu la possibilité. Si elle avait pu, voilà ce qu’elle aurait dit : « Aujourd’hui, j’ai faim pour la justice. J’ai faim pour le respect de mes droits. » Elle ne sait pas encore quand elle s’alimentera à nouveau. C’est peu de dire que la situation est urgente. La cour d’appel, quant à elle, doit rendre sa décision lundi prochain.

Recevez Politis chez vous chaque semaine !
Abonnez-vous
Société
Temps de lecture : 9 minutes
Soutenez Politis, faites un don.

Chaque jour, Politis donne une voix à celles et ceux qui ne l’ont pas, pour favoriser des prises de conscience politiques et le débat d’idées, par ses enquêtes, reportages et analyses. Parce que chez Politis, on pense que l’émancipation de chacun·e et la vitalité de notre démocratie dépendent (aussi) d’une information libre et indépendante.

Faire Un Don

Pour aller plus loin…

VIDÉO – Zaid, militant antifasciste menacé d’expulsion vers la Hongrie, témoigne
Entretien vidéo 12 janvier 2026

VIDÉO – Zaid, militant antifasciste menacé d’expulsion vers la Hongrie, témoigne

Parce qu’il s’est opposé à une manifestation néonazie en Hongrie, Zaid, jeune militant antifa, risque une extradition vers la Hongrie. Il sera jugé en France ce 14 janvier.
Par Pauline Migevant
À Paris, « une agriculture basée sur l’exportation détruit les agriculteurs »
Manifestation 9 janvier 2026

À Paris, « une agriculture basée sur l’exportation détruit les agriculteurs »

En dépit du vote d’une majorité d’États européens en faveur du Mercosur, la Confédération paysanne, les Soulèvements de la terre, la CGT, Solidaires et Cancer Colère ont voulu dénoncer l’hypocrisie d’Emmanuel Macron et sa vision productiviste de l’agriculture.
Par Maxime Sirvins
Entre l’État et le monde agricole, une confiance brisée
Analyse 9 janvier 2026 abonné·es

Entre l’État et le monde agricole, une confiance brisée

Depuis deux ans, les colères agricoles s’expriment dans la rue, dans les fermes et dans les médias. Tiraillé de toutes parts, le secteur oscille entre pessimisme, désarroi et défiance envers un État qui ne comprend plus cette population en manque de reconnaissance.
Par Vanina Delmas
En Lozère, du boulot… mais pas de papiers
Reportage 9 janvier 2026 abonné·es

En Lozère, du boulot… mais pas de papiers

Entre attentes interminables, refus répétés et condition de vie indécentes, des dizaines de sans-papiers sont laissés sur le carreau par la politique préfectorale de Lozère. Dans un département en plein besoin de main-d’œuvre, associations et habitants dénoncent un système devenu inhumain et incohérent.
Par Agnès Polloni