Candidats victimes de racisme : « Aux municipales, on doit souvent prouver beaucoup plus que les autres »

Cyberharcèlement raciste, appels haineux et menaces de mort : à mesure que la campagne des municipales s’intensifie, les candidat.e.s non blancs sont pris pour cible. Des attaques qui révèlent le quotidien des candidat.e.s racisé.e.s en politique.

Kamélia Ouaïssa  • 3 mars 2026 abonné·es
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Candidats victimes de racisme : « Aux municipales, on doit souvent prouver beaucoup plus que les autres »
Un homme passe devant les affiches électorales du maire sortant de Marseille et candidat à sa réélection, Benoît Payan (à gauche), et du candidat du parti de gauche français La France Insoumise (LFI), Sébastien Delogu, à Marseille, le 2 mars 2026.
© MIGUEL MEDINA / AFP
Municipales : un scrutin crucial

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« Il s’est trompé de pays », « ça sera couscous à la cantine tous les jours »… Des commentaires chocs que Samir Ben Mihoub, candidat à La Seyne-sur-Mer (Var) sur la liste d’union de la gauche dirigée par Stéphane Sacco, énumère avec lassitude, tant ils sont nombreux. À la suite d’un article publié par Var-Matin annonçant sa candidature sur la liste « Uni·e·s à gauche », il a reçu un flot d’insultes racistes. Le média n’a « même pas joué son rôle de modérateur », regrette-t-il. Stéphane Sacco dit avoir « été révolté quand j’ai vu ce que Samir avait reçu ». Sa position a été, selon lui, « ferme et rapide » : « Les insultes racistes n’ont de place dans le débat public. »

Une publication, un événement, une annonce : il suffit de peu pour déclencher les hostilités. Adama Gaye, candidat à Mantes-la-Jolie (Yvelines) sous l’étiquette « Debout Mantes », une initiative citoyenne et populaire à sensibilité de gauche, a lui aussi été la cible d’une vague d’attaques racistes. Cette fois, les commentaires ont afflué à la suite de l’inauguration de son QG de campagne. « Les attaques ont majoritairement eu lieu sur nos réseaux sociaux notamment des insultes et des images de singes », explique-t-il.

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10 000 messages cumulés

Nordine Raymond, candidat de la liste LFI « Faire Mieux pour Bordeaux », s’inscrit dans une dynamique, notamment portée par la France insoumise (LFI), de mettre en avant des profils issus de minorités ethno-raciales. « Socialement, je suis d’un quartier populaire, j’ai été élevé par une mère seule. J’ai bien senti qu’à certains moments, mon parti politique disait qu’il fallait faire de la place à ce genre de profil », confie-t-il.

En meeting à Toulouse le 22 janvier, Jean Luc Mélenchon défendait l’idée d’« une nouvelle France, celle du “grand remplacement” ». Éric Coquerel, député de Seine-Saint-Denis affirmait quant à lui qu’« il faut que les prochains maires de toutes les villes du 93, par exemple, aient la couleur des peaux des habitants du 93 ». Ces déclarations ont suscité de vives réactions sur les réseaux sociaux mais aussi dans l’émission « L’heure des Pros », programme phare du groupe Bolloré. Ces polémiques s’inscrivent dans un contexte où la hausse de représentativité s’accompagne de tombereaux d’insultes racistes.

Nordine Raymond a été candidat, par le passé, sur la liste de Philippe Poutou aux municipales de 2020, lors des régionales de 2021 et aux législatives l’année suivante sous la bannière de la Nouvelle union populaire, écologique et sociale (Nupes). S’il avait déjà reçu des remarques racistes, il note une augmentation exponentielle de ces dernières lors de la campagne actuelle : « Nous sommes à près de 10 000 messages cumulés avec des appels aux meurtres sur les réseaux sociaux », estime-t-il. S’il n’envisageait pas initialement de le médiatiser, le soutien de son parti, notamment de la députée et coprésidente de La Boétie, Clémence Guetté, qui a relayé les insultes reçues sur ses réseaux sociaux, l’a convaincu de prendre la parole d’abord sur ses réseaux sociaux puis dans la presse.

Ces polémiques s’inscrivent dans un contexte où la hausse de représentativité s’accompagne de tombereaux d’insultes racistes.

Du côté de la France insoumise bordelaise, on assure que la formation « soutient et accompagne systématiquement toutes les personnes victimes de racisme ». Aussi, à l’échelle locale, le mouvement encourage ses candidats à porter plainte lorsqu’ils sont victimes d’attaques racistes, assurant qu’un « accompagnement peut également être mis en place, y compris un soutien financier pour faire face aux frais et aux démarches juridiques ». Un « soutien moral et psychologique » serait mis en place, « ainsi qu’une riposte publique, notamment via des prises de parole ou des vidéos ».

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« Rentre chez toi sale Arabe »

La violence numérique à laquelle font face les candidat·e·s dépasse parfois le cadre des écrans. Nordine Raymond se souvient d’un épisode marquant : « Pour la première fois, il y a peu de temps, j’étais devant mon lieu de travail, j’ai senti le regard insistant d’un homme. Il m’a demandé si j’étais candidat de la France Insoumise puis m’a lancé “Rentre chez toi sale Arabe !” »

Un constat partagé par Fahad Raja Muhammad, candidat à Strasbourg, âgé de 21 ans. Lui aussi a essuyé insultes et critiques sur les réseaux sociaux et a été la cible de Damien Rieu, l’ancien porte-parole de Génération identitaire, et de l’eurodéputée d’extrême droite, Marion Maréchal. « Au début, je me suis dit que ça allait quand même loin. Et puis, j’ai fini par m’y habituer. On finit même par leur répondre avec humour », explique-t-il. Selon lui, ces attaques racistes ont pour seul but de « déstabiliser la personne en face. Moi, je préfère le prendre comme une force ».

Les faits ne viennent pas uniquement d’électeurs anonymes. Ils proviennent parfois d’opposants, voire de personnes issues du même champ politique. Samir Ben Mihoub évoque une anecdote récente qu’il peine encore à comprendre : « La tête de liste m’a dit avoir reçu un appel d’un responsable politique de gauche lui conseillant de faire attention à moi, que j’avais des “casseroles”. Quand Stéphane Sacco lui a demandé lesquelles il lui aurait répondu “je peux pas te les dire”. »

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Samir Ben Mihoub dénonce « un dogme », une vision selon laquelle les candidat·e·s racisé·e·s représentent « un potentiel danger ». Un constat partagé par Nordine Raymond, qui ajoute que ces remarques émanent parfois même « de responsables de gauche ». Certains banaliseraient le cyberharcèlement raciste dont il est victime : « Parfois, on me disait “Mais tu t’attendais à quoi ?”. Je trouve ça fou. C’est comme si certains considéraient que nous sommes habitués à ce type d’agression. »

Ces attaques peuvent parfois être publiques. À Paris, Samir Belaïd, candidat dans le 18e arrondissement pour Horizons et Renaissance, a été pris pour cible sur les réseaux sociaux. « Au moins avec un nom pareil il ne dépareillerait pas dans le 18e », écrit Martine Maurand, militante LR. L’autrice du propos était candidate sur la liste de Rachida Dati en 2020. Samir Belaïd a quant à lui annoncé porter plainte pour injure publique.

À Saint-Denis, le maire socialiste sortant Mathieu Hanotin s’est inquiété que les narcotrafiquants et « les petits dealers » appellent à voter pour la liste menée par son concurrent à gauche, l’insoumis Bally Bagayoko. Sur les réseaux sociaux, les propos du maire sortant ont suscité une vive polémique, y voyant une insinuation discriminatoire. Bally Bagayoko a affirmé, lui aussi, avoir déposé plainte pour diffamation contre le socialiste.

Candidat.e.s racisé, un quotidien pénible et sensible

Porter plainte ne semble pas être un geste anodin pour ces candidats. « Je sais que c’est important. Mais on est en pleine campagne et on n’a pas forcément les moyens de lancer ce type de procédures. C’est malheureux de le banaliser, mais je préfère ne pas trop m’y attarder », témoigne le candidat à Strasbourg Fahad Raja Muhammad. La peur de passer « pour une victime » est aussi un frein évoqué par les personnes interrogées par Politis.

Six personnes ont récemment été condamnées suite au harcèlement du député insoumis, Aly Diouara. Une victoire juridique ayant poussé Nordine Raymond à reconsidérer l’idée d’une démarche. Pour d’autres comme Adama Gaye, porter plainte est essentiel. « Il faut tracer une ligne claire, très claire, et rappeler que c’est pénalement répréhensible », explique le candidat de Mantes-la-Jolie. Dans la plainte de Samir Ben Mihoub, consultée par Politis et déposée au commissariat de La Seyne-sur-Mer le 13 février, il cite certains des commentaires reçus : « encore un bon nom français », « décidément il n’y a que des beurres » [sic], « il n’a qu’à se présenter à la mosquée »

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La tête de liste, Stéphane Sacco, a salué la démarche de son candidat. « Je trouve que c’est très bien que Samir ait porté plainte et que les personnes qui sont concernées par ces insultes racistes assument jusqu’au bout leur propos », explique-t-il. Pour lui, il est nécessaire « de porter plainte sur ce genre d’affaires. Il faut que ce soit mis sur le devant de la scène ». Sur le sujet, la tête de liste rappelle que son mouvement assure « des soutiens ponctuels, c’est-à-dire épauler les personnes concernées par des témoignages de soutiens ».

Ces élections municipales révèlent le quotidien particulièrement violent et difficile des candidat·es racisé·e·s en politique. L’engagement politique est perçu comme une anomalie qu’il faudrait justifier. Samir Ben Mihoub en témoigne : « On doit souvent prouver beaucoup plus que les autres. » Au point d’être « systématiquement renvoyé à ses origines plutôt qu’à ses compétences », déplore-t-il. À cette exigence accrue de légitimité s’ajoute parfois une suspicion diffuse, faite d’allusion et de mise en garde.

Le racisme en politique n’apparaît dès lors ni accidentel ni isolé mais s’inscrit dans un climat qui transforme l’engagement en combat permanent. À Bordeaux, Karfa Diallo, conseiller régional écologiste et militant de la cause mémorielle, avait annoncé sa candidature à la mairie de Bordeaux. Victime d’une série d’attaques racistes, il a annoncé la retirer seulement trois semaines après.

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