Expulsés par la France après des OQTF, ils témoignent
D’après les chiffres du ministère de l’Intérieur, en 2025, 15 569 personnes ont subi des « éloignements forcés » depuis la France, dont 8 646 vers leur pays d’origine. Six personnes expulsées par la France témoignent des conséquences sur leur vie et celle de leurs proches des retours forcés dans leur pays.
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« Il est où papa ? » demande un gamin en voyant son père en appel vidéo, en décembre dernier. « Il est dans sa maison », répond la mère, qui se veut rassurante. De l’autre côté de l’écran, Salaheddine B. hoche la tête. Son fils lui lance des regards comme s’il avait « fait ça volontairement ». L’homme est au Maroc. Expulsé par la France fin novembre, il est en réalité à la rue.
Salaheddine a été arrêté alors qu’il quittait son travail sur les coups de minuit. Contrôle routier, suivi d’un contrôle d’identité. Le tribunal administratif avait rejeté le recours contre son OQTF (obligation de quitter le territoire français), et il avait fait appel. Il est enfermé au centre de rétention de Cornebarrieu, près de Toulouse. Et expulsé à peine 48 heures plus tard.
On n’a pas eu le temps de lui préparer des affaires ni de lui dire au revoir.
MichèleSalaheddine pensait avoir tout fait pour être « exemplaire » et à l’abri : il avait un travail stable, avait fondé une association d’accompagnement et d'aide juridique, donné son sang et rencontré autant que possible des députés insoumis. Depuis la loi asile et immigration, des personnes auparavant protégées contre les expulsions ne le sont plus, notamment les parents d’enfants français.
Après son expulsion, le compte bancaire du père de famille a été bloqué. Au Maroc, il a fini par trouver une chambre un peu miteuse mais « mieux que la rue ». Il a aussi retrouvé un travail, gestionnaire de sinistres, « pour une entreprise française basée à Toulouse et qui me paie 300 euros par mois », s’indigne Salaheddine B.
Salaheddine, expulsé au Maroc.Ci-dessous, un message de son beau-frère. « Sans papiers dans mon propre pays »Michèle, 38 ans, décrit ainsi l’engrenage qui a mené Kelvin, son mari, à être expulsé début janvier au Guyana : un bras cassé, la Sécurité sociale qui perd l’arrêt maladie, les factures qui s’accumulent ; s’ensuit une dépression, puis « des choses qu’il ne devait pas faire qui l’ont mené en prison pendant dix-huit mois ». C’est en prison qu’il reçoit une OQTF. Mais, quand il a eu le courrier de la préfecture entre les mains, le délai pour déposer un recours était déjà dépassé.
Kelvin devait sortir de prison le 31 décembre dernier. Les enfants comptaient les jours. Michèle avait acheté ses céréales préférées, du beurre de cacahuète et des ballons. « Tellement il était traumatisé, mon mari a laissé toutes ses affaires à ses codétenus. » Mais, à la sortie de la prison, la police aux frontières attendait Kelvin et l’a mené directement au CRA.
En vitesse, Michèle et les enfants sont allés le voir. Ils ont assisté à la première audience devant le juge des libertés, auquel Michèle a aussi adressé une lettre signée de la main de ses enfants. Ils ne pensaient pas que Kelvin serait si vite expulsé. Au CRA de Bordeaux, situé au sous-sol du commissariat, d’autres retenus avaient conseillé à Kelvin de « résister, de crier, d’agir comme un fou ». Il craignait la prison s’il résistait et a coopéré. « On n’a pas eu le temps de lui préparer des affaires ni de lui dire au revoir », souffle Michèle.
Deux semaines après avoir été expulsé au Guyana, Kelvin ne s’est pas encore fait « au climat tropical, aux moustiques et au changement d’heure ». Il avait quitté son pays il y a dix-sept ans. « Ils m’ont expulsé sans passeport, sans carte d’identité. Je suis comme sans papiers dans mon propre pays », explique-t-il.
« Pourquoi ça s’est passé comme ça ? »Aucune des personnes interrogées ne comprend pourquoi elle a été expulsée « comme un criminel ». Anahit* en a longtemps été persuadée : la préfecture avait dû la confondre avec quelqu’un d’autre. La police est venue la chercher avant le lever du jour, en septembre, dans un hébergement d’urgence du sud-est de la France. Le soir même, après un vol avec correspondance, elle atterrissait dans un pays du Caucase. Avec son mari Adil* et ses enfants, ils étaient venus en France pour demander l’asile. Quand leur demande a été rejetée, ils ont reçu une OQTF.
« On vient d’un pays qui n’existe plus », lâche Adil*, originaire d’une région où il est menacé. Après l’expulsion violente d’Anahit*, son mari et les enfants se sont cachés, malgré leur assignation à résidence, par crainte d’être eux aussi mis de force dans un avion. De peur de finir en prison et de « perdre ses enfants », Adil* a accepté par dépit une « aide au retour volontaire ». Son interrogation perdure : « Pourquoi les gens croient les préfets ? Si ma femme a commis un crime, pourquoi elle a été expulsée sans passer devant un tribunal ? » Depuis son retour dans le Caucase, il y a deux mois, il ne « dort pas ». « Je ne comprends pas pourquoi ça s’est passé comme ça. »
Capture écran d’un texto du mari d’Anahit*. Arrêtée au petit matin par la police venue la chercher dans un hébergement d’urgence, Anahit a été séparée de son mari et de ses enfants. Escortée par la police, elle a atterri le soir même dans un pays du Caucase. Plusieurs mois après, son mari – qui, craignant d’être arrêté à son tour, l’a rejointe avec ses filles – ne comprend toujours pas ce qui s’est passé.Comme Kelvin, Youssef, expulsé au Maroc cette année, a été détenu et n’a pas pu régulariser sa situation en prison. Arrivé en France en 2004 avec un visa « regroupement familial », c'est en 2018 qu'il s'est retrouvé sans papiers. Il avait travaillé comme chef de chantier. « J'ai fait toutes les stations stratégiques du métro parisien : Champs-Elysées, Gare du Nord, c'était moi. Un travail pénible en dessous de la terre. Et ils m'ont expulsé. » Lui aussi a une fille : 17 ans, « son diamant ». Son petit frère a été expulsé de Belgique quelques années plus tôt : « Vous imaginez le
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