« Tout est fait pour invisibiliser les expulsions »

L’anthropologue Clara Lecadet décrit comment les personnes expulsées de France ou d’Europe s’organisent pour donner une visibilité politique à leur situation dans l’espace public de leur pays d’origine ou de renvoi.

Pauline Migevant  • 27 janvier 2026 abonné·es
« Tout est fait pour invisibiliser les expulsions »
Des immigrés sans papiers, membres du groupe d'action « Sans Papiers des Hauts de Seine », manifestent pour réclamer la régularisation de tous les immigrés sans papiers, en mars 2012.
© PHOTO AFP/JOEL SAGET

Clara Lecadet, chargée de recherche au CNRS, s’est intéressée à la façon dont des personnes expulsées se sont auto-­organisées pour faire entendre leur vécu et porter des revendications. Autrice du livre Les Expulsés, sujets politiques (Éditions de la Maison des sciences de l’homme, 2023), elle revient sur la naissance de cette parole politique.

Comment vous êtes-vous intéressée à la question des luttes des personnes expulsées ?

Clara Lecadet : J’ai eu un déclic politique et personnel au moment de la campagne présidentielle de Nicolas Sarkozy en 2007. Depuis l’arrêt des migrations de travail en 1970, il y a eu une vague continue d’expulsion d’étrangers, sous des gouvernements de droite comme de gauche. Mais 2007 marque un tournant car Sarkozy fait de la mise en place d’un quota d’expulsions annuel un des enjeux de sa campagne. J’étais frappée par la centralité donnée à cette question des étrangers à expulser, et par le fait que n’était jamais évoquée la question de leur sort une fois au pays.

"Certains dispositifs tels que l’aide au retour volontaire sont inventés et promus pour faire porter aux personnes la responsabilité de leur renvoi." (Photo : Emmanuelle Corne.)

Toujours en 2007, j’ai découvert par un reportage l’existence de l’Association malienne des expulsés, qui menait un travail d’accueil à l’aéroport de Bamako via son secrétaire général, Mahamadou Keita. À la disparition symbolique des expulsés dans l’espace de notre débat national correspondaient de possibles formes de mobilisation politique dans les pays de retour ou dans ceux vers lesquels les expulsés sont renvoyés. Bien que le passage au registre de l’action collective par les expulsés reste très marginal, car les associations sont souvent en grande précarité et financées en partie par des ONG européennes, l’idée de ma recherche était de m’intéresser à ce qui se passe après l’expulsion.

Ces personnes qui sont totalement invisibles politiquement reprennent la main sur les épreuves qui leur ont été infligées.

En quoi la création de l’Association malienne des expulsés (AME) en 1996 est-elle un événement majeur ?

C’est une initiative pionnière en termes d’auto-organisation des expulsés. Ces personnes qui sont totalement invisibles politiquement reprennent la main sur les épreuves qui leur ont été infligées et en font une question politique dans les pays d’origine en parlant des violences de l’expulsion, des mauvais traitements subis en tant qu’immigrés, de questions telles que la perte des affaires au moment de l’expulsion, le blocage des comptes bancaires, la séparation d’avec les familles.

Dans son sillage, d’autres associations sont nées, comme Welcome Back Cameroon en 2006, l’Association togolaise des expulsés en 2008, le Network of Ex-Asylum Seekers en Sierra Leone, en 2011. Cette dernière travaille beaucoup sur la question du rejet social et familial quand les gens rentrent dans leur pays d’origine. Je me suis aussi intéressée à la manière dont ces associations se forment selon les contextes politiques du pays. Les contraintes liées au caractère plus ou moins autoritaire des régimes influent sur la forme des revendications des personnes expulsées et leur capacité ou non à s’exprimer sur ces questions dans l’espace public de leur pays d’origine.

Comment avez-vous appréhendé le fait de travailler sur les associations d’expulsés en tant que chercheuse française bénéficiant de la liberté de circulation ?

Quand j'ai commencé mon enquête au Mali en 2007, c'était le moment où Sarkozy venait d'être élu sur ce programme d'intensification des expulsions. A cette époque, j'accompagnais Mahamadou Keita, secrétaire général de l'AME, à l'aéroport. Je voyais les situations de grande détresse et d'indigence des gens qui rentraient avec souvent un sac plastique pour tout bagage, un sentiment de désorientation et de perte des repères.

Certains m’interpellaient : “Toi t'es du pays de Sarkozy, du pays qui expulse les gens“.

Certains n'étaient pas rentrés au Mali depuis 10 ou 20 ans, ils ne reconnaissaient même plus la ville. Les gens étaient littéralement détruits par ces arrivées. J’ai ressenti une gêne liée au fait d'être française. Y compris à mon corps défendant, je représente ce pays, cette histoire et cette politique pour mes interlocuteurs. Certains m’interpellaient : « Toi t'es du pays de Sarkozy, du pays qui expulse les gens ».

En tant qu'anthropologue, j’ai essayé de trouver ma place en maintenant une forme de discrétion. J'étais très réticente au fait de mener des entretiens individuels qui

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