« Ils m’ont attaché les pieds, les mains, tout était enchaîné »
Arrivé en France à l’âge de 16 ans, Mouminy a été visé par trois OQTF entre ses 18 et ses 22 ans. Après avoir été expulsé en Guinée en 2018, il a pu revenir en France légalement, grâce à des réseaux de solidarité.
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« Tout est fait pour invisibiliser les expulsions » Expulsés par la France après des OQTF, ils témoignent Comment la France légitime l’expulsion des sans-papiers qu’elle fabriqueQuand on est placé au CRA [Centre de rétention administrative, N.D.L.R.], il y a de l’angoisse. C’est dur de savoir qu’on va être renvoyé. Ça fait longtemps qu’on est parti de chez soi, on a perdu ses repères. On se dit qu’on est venu ici chercher un avenir meilleur et qu’on a échoué.
Quand on est renvoyé au pays, il y a un sentiment de honte, la peur des moqueries. Quand j’étais en rétention, j’ai prévenu ma famille de Sierra Leone. Je leur ai expliqué ce qui allait se passer, que ça allait mal finir, que j’allais être renvoyé.
Pour qu’ils assimilent vraiment la nouvelle, qu’ils ne soient pas trop choqués. Ma famille en Guinée, avec qui j’ai grandi, je ne l’ai pas prévenue. Ça se passait très mal avec eux. Je ne leur avais pas dit que je quittais la Guinée pour venir en France.
Au CRA de Metz, ils ont tenté de m’expulser une première fois mais j’ai refusé. Ensuite, ils m’ont enfermé au Mesnil-Amelot, tout près de l’aéroport. Cinq jours plus tard, dix policiers sont venus me chercher pour l’embarquement.
Ils pensaient que je résisterais, sauf que moi, ce jour-là, je savais que ça allait se faire et que je n’avais pas le droit de résister une deuxième fois. Ils m’ont attaché les pieds, les mains, tout était enchaîné. Même les esclaves, à l’époque, c’était mieux. Ils m’ont traîné par terre, j’avais des bleus partout dans le dos.
Ils m’ont attaché les pieds, les mains, tout était enchaîné. Même les esclaves, à l’époque, c’était mieux.
Dans l’avion, ils ont attendu le décollage pour me détacher. Dans ce vol Air France, il y avait une Mauritanienne que je n’oublierai jamais. Elle est venue me voir et m’a dit : « Pourquoi on te renvoie ? » Je lui ai expliqué que je faisais les vendanges. C’est dur, les vendanges. On a fait une soirée, je suis allé chercher du shit. La police m’a contrôlé.
J’avais reçu une OQTF [Obligation de quitter le territoire français, N.D.L.R.] un mois plus tôt, après un contrôle d’identité, et ils m’ont emmené au CRA. Elle a fondu en larmes et m’a dit : « Je ne comprends pas. » Les deux policiers qui m’ont escorté jusqu’en Guinée, même eux ils ne comprenaient pas. La dame a organisé une cagnotte, j’étais trop ému. Elle a récolté presque 800 euros, rien que dans le vol. Quand j’ai été arrêté et qu’ils m’ont mis au CRA, je n’avais rien sur moi. Donc, en Guinée, cet argent m’a vraiment aidé.
Visa étudiant
C’est à 18 ans que j’ai eu ma première OQTF, alors que l’ASE [Aide sociale à l’enfance, N.D.L.R.] avait arrêté ma prise en charge. Le Réseau éducation sans frontières (RESF) m’a aidé, ils m’ont accompagné en BTS. Après, j’ai réussi un concours pour être travailleur social, mais je n’ai pas pu faire ma rentrée car il fallait un titre de séjour. Cela m’a dégoûté et c’est pour ça que j’ai commencé à fumer. Quand j’ai été placé en rétention, RESF était choqué. Ce sont eux qui m’ont aidé.
Ma prof d’anglais avait une fille qui faisait de l’humanitaire en Guinée. Quand j’ai été expulsé, j’ai pu rester un jour chez elle, puis j’ai rencontré d’autres Français. L’un d’eux m’a hébergé le temps de voir ce que j’allais faire au pays.
Pendant mon BTS, j’avais fait des stages dans des hôtels, et une directrice m’a pistonné pour un travail. Ensuite, j’ai trouvé un appartement. En Guinée, j’ai rencontré des personnes expulsées, surtout des États-Unis. Eux, ils étaient expulsés parce qu’ils avaient fait des conneries. Ce n’était pas le même monde.
Ce qu’il faut savoir, c’est que, moi, je n’avais pas d’interdiction de retour sur le territoire français. Comme l’OQTF était exécutée, je pouvais tenter de revenir. Avec RESF, on a trouvé la piste du visa étudiant. La direction d’un institut a accepté de me faire une attestation pour le demander.
Il fallait 7 500 euros pour prouver que j’avais les moyens de suivre mes études en France. Une proche de RESF a lancé une cagnotte, des proches m’ont prêté un peu d’argent. Pour le reste, je me suis débrouillé. J’ai eu un visa et je suis revenu neuf mois après avoir été expulsé.
Tous les jours, avant de dormir, je repense à ces bonnes personnes. La dame mauritanienne dans l’avion, le père du jeune qui m’a hébergé en Guinée et qui m’a payé un billet business class pour revenir en France. Être renvoyé enchaîné au pays et revenir en business : il y a un contraste. À l’époque, j’étais amoureux d’une fille en France, qui est la mère de mes enfants aujourd’hui. Si je n’avais pas pu revenir légalement, j’envisageais de revenir par d’autres chemins.
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