La doctrine Retailleau contre les « small boats » en Manche, une idée mortifère
Sous la pression de Londres, le ministre de l’Intérieur Bruno Retailleau avait promis un durcissement avec interception des « small boats » en mer. Cette nouvelle doctrine, lancée à la volée il y a près d’un an inquiète les mondes maritime et associatif.

© Sameer Al-DOUMY / AFP
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Utopia 56 : « C’est la politique globale à la frontière qui tue » Morts dans la Manche : à Dunkerque, des familles privées de funérailles« Nous ne sommes pas flics. Notre mission en mer, ce n’est pas du contrôle aux frontières ni la lutte contre l’immigration », lâche un sauveteur en mer dans le port de Dunkerque, à quelques pas de la station de la Société nationale de sauvetage en mer (SNSM). Aujourd’hui, pour empêcher les départs, les forces de l’ordre interviennent sur les plages. Avec la nouvelle doctrine, dont des premiers éléments ont été révélés par Le Monde en novembre, les autorités pourront intervenir directement en mer.
Les contours n’ont pas été précisés mais les sauveteurs s’inquiètent de l’escalade de la violence en mer. Et du rôle qu’ils pourraient avoir dans ce nouveau dispositif répressif. Vont-ils devoir participer à la coercition ? Personne ne sait. « Ce dispositif est flou. Est-ce que l’on va nous demander d’attendre, à distance, que l’interception se passe pour intervenir en cas de problème ? », s’interroge un membre de la SNSM. Plus de 41 000 candidats à l’exil ont rejoint le Royaume-Uni, l’an dernier, en traversant la Manche à bord d’embarcations de fortune, ou « small boats ».
La gendarmerie maritime sera-t-elle la seule à intercepter en mer ? Il y a fréquemment de nombreux départs simultanés d’embarcations. Face à un grand nombre d’entre elles, les marins craignent que d’autres équipages soient appelés à intervenir dans le cadre de la méthode Retailleau. Le bénévole du SNSM ajoute : « Quand on intervient auprès d’un small boat, c’est pour nous assurer que les gens à bord ne sont pas en danger. S’ils demandent l’assistance ou si l’on constate par nous-mêmes le danger, alors on déclenche l’opération de sauvetage. » Les missions de sauvetage sont pilotées depuis le centre régional opérationnel de surveillance et de sauvetage Gris-Nez, sous l’autorité du préfet maritime de la Manche et de la mer du Nord.
On est formés au sauvetage de masse selon une méthodologie qui a fait ses preuves. Mais elle demande du calme, du sang-froid.
Les bénévoles des stations SNSM du littoral, tout comme les marins d’autres navires engagés par l’État pour quadriller la Manche, s’inquiètent de la dangerosité de la nouvelle doctrine Retailleau. « C’est toute notre expertise terrain qui tombe à l’eau ! », s’insurge l’un d’eux. La formation Novimar (« nombreuses victimes maritimes ») dresse tout un protocole qui tient compte de la très faible stabilité des embarcations utilisées par les migrants.
29 morts en 2025
Le moindre déséquilibre – coupe de route, mouvement de foule ou remous – peut provoquer un chavirage immédiat ou une voie d’eau suivie d’un naufrage. Les marins interrogés sont catégoriques : la doctrine demandée par la place Beauvau est dangereuse puisqu’elle ne peut pas garantir un sauvetage qui respecte les conventions maritimes. Au moins 29 personnes sont mortes en mer en 2025, selon les informations des autorités maritimes. Avec les nouvelles méthodes d’interception le bilan pourrait s’alourdir.
Selon la préfecture maritime de la Manche et de la mer du Nord, l’interception en mer ne devrait concerner que les « taxi boats », ces canots gonflables mis à l’eau pour récupérer des migrants à différents points de passage le long de la côte. L’embarquement des candidats à l’exil se faisant alors à l’eau et non plus sur les plages. « Les opérations de contrôle et d’intervention sur les embarcations soupçonnées d’être des taxi boats […] comportent des dispositions prenant en compte la primauté de la sauvegarde de la vie humaine », assure la préfecture, sans davantage de précisions sur ce qui sera mis en place pour ne pas mettre les exilés en danger.
Éviter le surincident
« On ne peut pas user de la force avec un pneumatique surchargé qui flotte par une eau à moins de 10 °C. C’est trop dangereux », s’inquiète le commandant de l’Abeille Normandie, remorqueur d’assistance et de sauvetage, qui fait partie des six moyens d’État patrouillant en permanence dans le détroit du Pas-de-Calais. En mer, les erreurs coûtent cher. « On est formés au sauvetage de masse selon une méthodologie qui a fait ses preuves. Mais elle demande du calme, du sang-froid », ajoute le bénévole sauveteur en mer.
Une intervention ne doit pas créer un surincident. « Pas de manœuvre brusque, maintenir le calme pour éviter que le small boat ne se retourne, éviter les mouvements de panique. Comment voulez-vous assurer tout cela si l’intervention se fait dans la coercition ? », s’interroge un pilote de l’une des stations SNSM du littoral.
C’est un aveu que cette doctrine est dangereuse.
C. Kwantes
S’approcher d’une embarcation de fortune nécessite une dextérité maritime. « Suffisamment près mais à juste distance tout de même pour éviter que notre sillage fasse chavirer le pneumatique », confirme un marin à bord de l’Abeille Normandie. D’où la grande inquiétude du monde maritime face aux nouvelles méthodes d’intervention, jugées bien trop « musclées ». La noyade n’est pas le seul risque qui guette les migrants. La mort par asphyxie suite aux piétinements et écrasements à bord s’accentue à mesure que les embarcations se surchargent de plus en plus. En septembre 2025, une opération a été déclenchée sur un small boat qui comptait 115 personnes à son bord.
Aujourd’hui, même les syndicats de police bloquent la mise en application de ces interceptions. Alliance et Unsa Police appellent à ne pas intervenir, arguant que toute manœuvre entraînant un chavirement pourrait faire l’objet de poursuites pour homicide involontaire. « Ce n’est pas la préservation de la vie humaine qui est l’argument soulevé par les syndicats mais bien l’immunité des forces de l’ordre. Mais c’est un aveu que cette doctrine est dangereuse », analyse Charlotte Kwantes, responsable plaidoyer et communication chez Utopia 56.
Une « interprétation » des conventions maritimes
« Selon les conventions internationales, les frontières maritimes ne doivent pas interférer avec les opérations de sauvetage, la sauvegarde de la vie en mer étant définie comme prioritaire », explique Camille Martel, géographe et chercheuse au CNRS. En théorie. Dans les faits, « le respect des conventions SAR [convention internationale sur la recherche et le sauvetage en mer, N.D.L.R.] par les États signataires passe souvent au second plan, supplanté par des enjeux de souveraineté nationale focalisés sur le double contrôle des frontières et du flux migratoire », ajoute la chercheuse.
Le durcissement de ton proposé par le ministère de l’Intérieur est une relecture du droit maritime, lequel est conçu, non pas pour empêcher les passages, mais pour éviter les morts. En mer, on n’attend pas que les gens soient à l’eau pour considérer qu’ils sont en danger. Les marins le savent : quand on navigue, la fermeté ne stabilise pas un bateau, elle le fait chavirer.
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