Ahmed N. voulait « soigner sa tête » : à Calais, les exilés abandonnés face aux souffrances psychologiques

Ahmed N., un exilé érythréen souffrant de troubles psychologiques, est mort sur un parking près de Calais en mai dernier. Malgré les alertes, les associatifs ont fait face à de nombreux dysfonctionnements venant de l’hôpital de Calais concernant sa prise en charge.

Maël Galisson  • 27 février 2026
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Ahmed N. voulait « soigner sa tête » : à Calais, les exilés abandonnés face aux souffrances psychologiques
Portrait d’Ahmed réalisé par une personne solidaire des exilés à Calais.
© DR

Quand elle évoque Ahmed N., Mariam Guerey a le souffle court et ses yeux s’embuent. « À Calais, nous sommes témoins du fait que des exilés, à un moment, dérivent dans leur vie en raison des causes de leur exil et des souffrances qu’ils ont vécues sur leur parcours » raconte la salariée du Secours catholique, présente dans la cité portuaire depuis désormais plus de vingt ans. « Et puis peu à peu, ils perdent la tête, on est accablé, on ne sait pas quoi faire, ajoute Mariam, et ils meurent devant nous. »

Ahmed N., 39 ans, est mort sous les roues d’un poids lourd, le 13 mai 2025, sur un parking de Marck, commune voisine de Calais. Les derniers mois de cet Érythréen, arrivé en France en 2013 et pourtant reconnu réfugié, se sont révélés particulièrement difficiles. Souffrant de troubles psychiatriques, Ahmed a présenté à plusieurs reprises des comportements suicidaires. Malgré des alertes répétées, les associatifs se sont heurtés à de nombreux dysfonctionnements concernant sa prise en charge par le centre hospitalier de Calais.

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« J’ai rencontré Ahmed à Calais en 2014, se souvient Mariam, à l’époque, il espérait passer en Angleterre mais, après quelque temps passé à la frontière, il a renoncé et il a fait le choix de demander l’asile en France. » L’exilé démarre une procédure d’asile et bénéficie d’un hébergement dans un foyer de travailleurs à Metz, loin du Calaisis. « Ahmed a été reconnu réfugié quelques mois plus tard, en 2015, a obtenu un titre de séjour de dix ans, et a ainsi pu commencer à travailler là-bas » raconte l’associative.

Plusieurs alertes

Mariam perd ensuite le contact avec Ahmed pendant près de dix ans. Jusqu’à ce jour de février 2025 où, au cours d’une maraude, elle est surprise de le retrouver sur un campement de Calais. « Il était un peu isolé et paraissait désorienté, il ne parlait à personne, se souvient-elle, il répétait qu’on lui avait retiré ses papiers, alors qu’il avait bel et bien obtenu la protection. » Inquiète, Mariam tente de lui venir en aide et se rapproche de l’hôpital de Calais.

Dans un courrier daté du 4 novembre, plusieurs mois après la mort d’Ahmed, et adressé à la direction générale du centre hospitalier, le Secours catholique retrace avec détails toutes les démarches qui ont été réalisées pour assister le réfugié érythréen. L’association rappelle ainsi que « dès décembre 2024, plusieurs associations ont alerté différents services hospitaliers (la permanence d’accès aux soins de santé et l’équipe mobile psychiatrie-précarité) sur l’état de santé mentale d’Ahmed ». À ce moment-là, Ahmed n’est pas encore en lien avec Mariam, mais a eu l’opportunité de croiser l’équipe de Médecins sans frontières (MSF) sur les campements du Calaisis.

Ils perdent la tête, on est accablé, on ne sait pas quoi faire et ils meurent devant nous.

Mariam, salariée du Secours catholique

L’exilé érythréen est reçu une première fois le 19 décembre aux urgences de l’hôpital, mais ne bénéficie d’un « traitement psychotrope » qu’à partir de début janvier. Les associatifs constatent cependant « un mésusage » des médicaments, « Ahmed n’étant pas en mesure de gérer seul le traitement en raison de ses troubles ». Le 5 février, peu après leur rencontre sur un campement, Mariam accompagne Ahmed à la Pass (permanence d’accès aux soins) de Calais.

« Ahmed souffrait de vomissements répétés, et souhaitait “soigner sa tête” – ce que nous avons interprété comme une demande d’aide en santé mentale » indique alors le courrier. L’exilé est cependant réorienté vers les urgences. Des « examens somatiques (gastriques) » sont réalisés, mais « aucune évaluation ou soin relatif à sa santé mentale n’a été effectuée ou lui a été alors proposée ».

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Ahmed quitte l’hôpital le lendemain sur décision médicale, un traitement psychotrope est remis à Mariam qui accepte de se charger de son administration quotidienne. L’équipe du Secours catholique observe alors « une nette amélioration de l’état de santé d’Ahmed » mais regrette toutefois « qu’aucun dispositif particulier de délivrance et suivi du traitement n’avait été pensé ni proposé »

« À partir du 16 février, face à la situation de précarité et à l’absence d’hébergement adapté disponible, Ahmed a été hébergé temporairement par des proches vivant aux Pays-Bas » indique ensuite la lettre du Secours catholique, dont l’équipe parvient malgré tout à maintenir « un lien régulier avec lui ».

Aucun suivi médical

Les conditions de vie à Calais affectent, temporairement ou durablement, la santé psychologique des exilés bloqués à cette frontière. « La précarité et le stress de la survie, le fait d’avoir une réponse suffisante quant à ses besoins de base (N.D.L.R. : accès à l’eau, à la nourriture, à des sanitaires, etc.) épuisent les personnes » explique Chloé Hannebouw, psychologue de Médecins sans frontières (MSF) à Calais.

L’associative cite également « les expulsions de campements toutes les 48 heures », « le risque d’arrestation par la police et de placement en rétention » ou encore « l’exposition à des évènements potentiellement traumatiques, tels que les naufrages ou des décès ». Autant de circonstances qui « fragilisent les personnes ».

Nos différentes alertes n’ont pas été prises au sérieux.

L. Biteau, responsable du Secours catholique

Un mois plus tard, à l’approche du nécessaire renouvellement du traitement, Ahmed et son cousin, qui vit donc aux Pays-Bas, se rendent en Belgique afin d’obtenir des médicaments similaires, mais ne parviennent à récupérer qu’un seul produit sur les deux prescrits. Aucun suivi médical n’est par ailleurs mis en place à ce moment-là. Le cousin d’Ahmed observe alors « une dégradation rapide de son état de santé mentale » et rapporte « des comportements très alarmants : insomnie, tentative de sauter d’un sixième étage (…) et demandes répétées sur les moyens de mourir sans souffrir ».

Le 8 mai, démuni face à la situation, le cousin d’Ahmed décide de revenir à Calais. Le lendemain, l’équipe du Secours catholique contacte la Pass de Calais afin d’envisager une prise en charge médicale. Ahmed, ses proches et Mariam s’y rendent le 10 mai. L’associative s’efforce de présenter au personnel soignant « l’historique détaillé de soin, incluant le traitement partiel reçu en Belgique, ainsi que ses idées suicidaires et tentatives de suicide ». Aucune hospitalisation n’est toutefois envisagée et Ahmed est invité à quitter l’hôpital avec un bulletin de sortie indiquant une simple « dépression légère ».

Apprenant cela, Mariam insiste auprès du personnel soignant et obtient « l’hospitalisation d’Ahmed dans le service psychiatrique des urgences pour la nuit ». Le 11 mai, la salariée du Secours catholique se rend de nouveau au centre hospitalier. Une infirmière spécialisée en psychiatrie lui indique alors « qu’Ahmed va bien » et qu’aucun traitement n’est recommandé compte tenu de son état. Aucun bulletin de sortie n’est édité et le courrier souligne « qu’aucun service d’interprétariat n’a été utilisé pour communiquer avec Ahmed, dont la maîtrise du français et de l’anglais était limitée, en particulier dans cette période de grande vulnérabilité ».

Le 12 mai, le réfugié refuse de se présenter de nouveau à l’hôpital. « Ahmed est décédé le 13 mai, écrasé sous les roues d’un camion » peut-on ensuite lire dans la missive du Secours catholique. « J’étais partie à sa recherche et je ne l’ai pas trouvé, mais en rentrant chez moi, deux collègues du Secours catholique m’attendaient pour m’annoncer la mauvaise nouvelle » raconte Mariam, à voix basse.

« De vraies défaillances »

« Le manque de dispositifs mobiles au sein de l’hôpital, ce qui permettrait d’aller à la rencontre des patients sur le terrain, dans les lieux de vie, constitue un réel frein dans l’accès aux soins. Dans le cas d’Ahmed, cela a beaucoup reposé sur le Secours catholique » constate Chloé Hannebouw de MSF. La soignante pointe également des défaillances en matière de « médiation et d’interprétariat », nécessitant à plusieurs reprises l’intervention de Mariam, qui est arabophone. « Le manque de solution en termes de mise à l’abri a également sérieusement compliqué la prise en charge, obligeant Ahmed à quitter Calais et empêchant toute continuité des soins », regrette Chloé.

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Dans un bref courrier daté du 12 décembre, la directrice des affaires générales de l’hôpital de Calais, Valérie Genest, répond à la lettre du Secours catholique. Elle indique « ne pas être autorisée à répondre sur la situation individuelle de Monsieur Ahmed N. », mais rappelle que les équipes de soignants sont « pleinement sensibles à la situation des personnes en exil et de grande précarité » et assure « mettre tout en œuvre afin de garantir une prise en charge adaptée, dans le respect et l’égalité de traitement dû tout patient ». Sollicitée par Politis, Valérie Genest n’a pas donné suite à nos demandes d’entretien.

Une réponse qui offusque Léa Biteau, responsable du Secours catholique à Calais : « Il y a des vraies défaillances, en matière de santé mentale, les moyens ne sont pas à la hauteur des enjeux, dans le reste de la France mais encore plus ici, dans ce contexte spécifique ». Salariés et bénévoles de l’association se disent encore « choqués et indignés » par ce qui est arrivé à Ahmed. « Nos différentes alertes n’ont pas été prises au sérieux, déplore Léa, c’est pour cela qu’on a tenu à faire ce courrier, afin que ça ne se reproduise pas ».

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