« J’aimerais qu’on combatte le système qui rend les étrangers fous »

À l’occasion de la Journée internationale des migrants ce 18 décembre, des collectifs appellent à une grève antiraciste, la « Journée sans nous ». Politis a rencontré Ousmane, sans-papiers guinéen. Il raconte la mécanique d’un système « qui profite des sans-papiers » et les pousse à bout.

Pauline Migevant  • 18 décembre 2025 libéré
« J’aimerais qu’on combatte le système qui rend les étrangers fous »
© Pauline Migevant

Pour arriver dans le logement d’Ousmane, dans un immeuble d’Argenteuil, il faut grimper deux étages mal éclairés. À l’intérieur de l’appartement où il vit avec d’autres personnes sans-papiers, tout est insalubre. Du plafond noirci, où un insecte se déplace, aux taches qui s’étendent sur les murs. Derrière le canapé rouge du salon, où on trouve une poussette et un étendoir à linge, le pourrissement est teinté d’orange.

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Comme beaucoup de « sans-papiers », il a eu affaire à un « passeur » pour trouver ce logement, faisant office d’intermédiaire entre eux et des propriétaires. Tous les mois, il paie son loyer en liquide, 460 euros. « C’est parce qu’on est sans papiers qu’on subit ça », s’indigne-t-il. Dans sa chambre, à gauche du parapluie pendu à la tringle de rideau, Ousmane décale un petit meuble, où il stocke des provisions, et montre un pan du mur, moisi lui aussi. À qui se plaindre des manœuvres de propriétaires véreux ? Il souffle : « Le système entier profite des sans-papiers ».

Tu n’as pas le droit de travailler si tu n’as pas de titre de séjour. mais si tu veux être régularisé, il faut avoir des fiches de paie.

Ousmane

« Mon combat, ce n’est pas que mon appartement, mais toutes les personnes sans-papiers et précaires qui vivent en France », poursuit-il. Ousmane a travaillé sur les chantiers des JOP 2024, plus précisément sur les nouveaux logements construits à l’occasion. « Tous les logements, ils ont été construits par les sans-papiers », explique-t-il. Un patron lui aurait dit cash : « Si je te déclare je dois te payer plus, je vais payer des impôts, si je te fais travailler comme ça, ça m’arrange. »

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Le système est vicieux : « Tu n’as pas le droit de travailler si tu n’as pas de titre de séjour. Mais si tu veux être régularisé, il faut avoir des fiches de paie. Comment avoir des fiches de paie si tu ne peux pas travailler ? » Le travail sur les chantiers lui a abîmé le rein. Un de ses amis sénégalais était déclaré sur un chantier, mais il n’a pas pu être régularisé. Après deux ans d’attente d’une réponse de la préfecture, sa demande de titre de séjour a été rejetée. « Ce n’était pas un métier en tension », poursuit Ousmane, se référant à la circulaire Retailleau du début d’année.

« Chaque année, ça ne fait que se durcir »

Ousmane ne comprend pas que les personnes participant à la vie de la société française ne soient pas régularisées d’office. Après ses journées de travail, Ousmane était bénévole au Secours catholique où il orientait d’autres personnes pour leur demande d’asile ou leur régularisation. Il connaît par cœur le numéro de l’OFII (Office français de l’immigration et de l’intégration) et celui pour demander des réductions sur les transports.

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Ousmane a contribué à fonder le groupe de mobilisation du Cedre (Centre d’entraide pour les demandeurs d’asile et les réfugiés), dépendant du Secours catholique et aidant les personnes exilées sur le plan administratif et moral. « En vivant longtemps sans papiers, on peut avoir des problèmes, des maladies graves. Y en a qui pètent des câbles », poursuit-il. Lui-même le dit, « avec tous les chocs que j’ai eus, j’aurais pu être fou depuis longtemps ».

Depuis son arrivée en France en 2017, Ousmane le constate : « Chaque année, ça ne fait que se durcir pour les sans-papiers. C’est comme si, quand ils s’apercevaient qu’on avait des coins d’air où on pouvait respirer, ils essayaient de boucher immédiatement. » Aujourd’hui, Ousmane galère à trouver du travail, même sur les chantiers, et payer son loyer devient parfois difficile.

(Toutes photos : Pauline Migevant.)

Près de son lit – un matelas posé à même le sol – des livres sur la table de chevet : un Coran, une Bible, un livre bouddhiste. Pour lui, la religion ne doit pas être « qu’un slogan ». Un peu comme la « devise française ». Enfant, la France était pour lui un rêve. « Je regardais la France à la télé. Notre pays a été colonisé par la France. » Son père qui travaillait au port de Conakry et avait une bonne situation s’était opposé à son départ. « Il pensait que je pouvais avoir une meilleure vie en Guinée mais la France, c’était mon rêve. »

Maintenant, je suis sans-papier, usé, exploité dans des chantiers, ça fait mal.

Ousmane

À ce moment-là, Ousmane était chauffeur de bus. « J’étais heureux. » Après le décès de son père, en 2016, Ousmane est parti. « Quand j’ai vu « Liberté égalité fraternité », je me suis dit, ça c’est un très bon pays. Je ne savais pas ce qu’il se passait ici. Maintenant, je suis sans-papier, usé, exploité dans des chantiers, ça fait mal. »

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Au Secours catholique, Ousmane a créé un groupe qui s’appelle Le café des artistes. « Les chanteurs, les immigrés, je leur donne des micros. Ils chantent comme ils veulent. » Une façon pour lui d’apporter de la joie à « ces gens qui galèrent beaucoup et qui ont peut-être traversé le désert et la Méditerranée pour se retrouver en France ». Le surnom est resté, Ousmane est désormais connu au sein de l’association comme « Ousmane la joie ».

« Combattre le système au lieu de chercher des psychiatres »

Il se dit parfois que, s’il avait su et était resté à Conakry, la vie aurait été « autre chose ». Et lui aurait été « l’homme le plus heureux du monde ». Depuis la France, il voit ses deux filles grandir. La dernière avait 11 mois quand il est parti. Sur une photo, on la voit souriante dans une robe rose avec un cartable flambant neuf pour sa rentrée de septembre. La grande fait de la fanfare.

Tant qu’il n’est pas régularisé, il ne peut pas retourner en Guinée. Sa femme et lui ont divorcé. C’est aussi à distance qu’Ousmane doit faire le deuil de sa mère, décédée il y a un mois « dans l’un des plus grands hôpitaux de Guinée ». Avec la douleur qui le « dépassait », Ousmane en est tombé un peu malade.

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Ousmane « remercie infiniment » les bénévoles du Secours catholique qui lui ont « tendu la main » lors de son arrivée en France. Il doit d’ailleurs partir, prendre un bus, un RER et un métro pour y rejoindre ses camarades. Il tient quand même à faire une dernière remarque au sujet des « psychologues et psychiatres pour les étrangers » proposés par l’association. « Je voudrais leur dire de combattre le système au lieu de chercher des psychiatres. Parce que c’est le système qui rend les étrangers fous. »

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