Affaire Albanese : un ministre des Affaires étrangères sous influence
En demandant la démission de Francesca Albanese, la représentante de l’ONU, Jean-Noël Barrot est complice des relais d’Israël en France.
dans l’hebdo N° 1902 Acheter ce numéro

© Fabrice COFFRINI / AFP
La grande question ! Qu’est-ce qu’a dit ou pas dit Francesca Albanese au cours d’un débat sur la chaîne qatarie Al Jazeera, auquel elle prenait part le 7 février en visio-conférence ? La question est devenue affaire quand Jean-Noël Barrot s’est empressé de reprendre l’interprétation qu’en a donnée Caroline Yadan, petit cheval de Troie de Netanyahou au sein de notre Assemblée nationale. La députée avait publié sur les réseaux sociaux un visuel de Francesca Albanese traversé d’une phrase entre guillemets : « Israël est l’ennemi commun de l’humanité. »
Fort de cette « information », le ministre des Affaires étrangères a immédiatement exigé la démission de la rapporteuse spéciale des Nations unies pour les Territoires palestiniens, témoignant de la confiance aveugle du patron du Quai d’Orsay dans la propagande israélienne. Las, la phrase n’a jamais été prononcée.
Francesca Albanese a eu beau mettre en ligne l’extrait incriminé qui donne à entendre qu’elle ne désignait pas Israël comme « ennemi commun de l’humanité », mais le « système » d’une « partie du monde » qui « a armé Israël, lui a fourni des excuses politiques […], un soutien économique et financier », rien n’y a fait. Le raccourci était pourtant saisissant.
La chose n’est pas étonnante de la part de Caroline Yadan, connue pour avoir demandé la tête d’un journaliste de France Info qui avait qualifié sur un bandeau d’« otages » les prisonniers palestiniens libérés en échange d’otages israéliens, et l’ayant obtenue avec les plus plates excuses de la chaîne.
Ce qui n’étonne pas non plus, c’est la rapidité avec laquelle se met en mouvement une ribambelle de députés de droite et d’extrême droite, et même figures de la gauche, pour exiger la déchéance de Francesca Albanese.
Un effet de meute que l’on avait vu à l’œuvre dans l’affaire de Sciences Po Paris, en mars 2024, et huit mois plus tard, dans l’affaire d’Amsterdam, en marge d’un match de foot, où des vérités alternatives, comme on dit pudiquement, avaient été construites en hâte, provoquant une avalanche de prises de position hurlant à l’antisémitisme, alors que la réalité s’est révélée être tout autre. Mais la machine médiatique est ainsi faite que ce qu’elle imprime, elle ne l’efface jamais.
Ces controverses montrent surtout l’influence des gouvernements israéliens dans nos débats. Mais il y a plus grave cette fois. L’attaque contre la représentante de l’ONU vient d’un ministère qui ne cesse de déplorer le démantèlement du droit international dont l’ONU, précisément, est l’incarnation.
La France ne pouvait pas faire pire que de joindre sa voix à celle des ministres suprémacistes d’extrême droite.
Et elle survient au moment où le gouvernement Netanyahou vient de lancer ses bulldozers contre le siège de l’agence de l’ONU d’aide aux réfugiés palestiniens (UNRWA) à Jérusalem-Est, et alors que les fonctionnaires des Nations unies sont chassés de Gaza, comme trente-sept ONG, dont Médecins sans frontières. La France ne pouvait donc pas faire pire que de joindre sa voix à celle des ministres suprémacistes d’extrême droite qui sont à la manœuvre à Jérusalem.
À ce terrible coup de pied de l’âne, il faut ajouter la déclaration d’Emmanuel Macron dans les jardins de l’Élysée à l’occasion de la commémoration de l’assassinat du jeune Ilan Halimi, victime d’un crime antisémite en 2006. Le président de la République a demandé « une sévérité accrue » de la justice à l’encontre des auteurs d’actes antisémites, et souhaité que l’on frappe d’inéligibilité les responsables politiques qui s’en rendraient coupables.
On n’aurait aucune peine à approuver Emmanuel Macron si on connaissait sa définition de l’antisémitisme. Or, on a les pires craintes quand on voit le président solidement encadré par le Crif. Et c’est là qu’il nous faut revenir à Caroline Yadan. La députée des Français de l’étranger, dont la circonscription comprend Israël, est l’auteure d’une proposition de loi « contre les formes renouvelées de l’antisémitisme ».
Entre autres, l’article 2 retient particulièrement notre attention. Il reprend à mots à peine couverts l’amalgame entre antisémitisme et antisionisme. La grande escroquerie sémantique qui constitue l’arme principale des relais du gouvernement israélien en France pour bâillonner tout mouvement de solidarité avec les Palestiniens. Cela, alors que des colons voyous attaquent les villages palestiniens de Cisjordanie et que l’armée israélienne continuent de tuer chaque jour à Gaza.
N’y avait-il rien de plus urgent en effet que de monter une cabale pour affaiblir l’ONU ? Et pour faire taire une femme, Francesca Albanese, qui a très tôt osé prononcer le mot de génocide, donnant à ce concept la force de l’institution.
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