La guerre sur fond de crise
Un capitalisme en crise secrète les germes de tensions qui dégénèrent militairement et laisse prospérer les mouvements réactionnaires et fascisants jusqu’à leur arrivée au pouvoir.
dans l’hebdo N° 1906 Acheter ce numéro
La guerre déclenchée par Israël et les États-Unis contre l’Iran n’intervient pas dans un ciel serein. Le capitalisme mondial traverse une crise structurelle dont la racine est la coïncidence de deux contradictions : sociale et écologique. Sociale parce que le capital ne peut plus tirer une croissance de la productivité d’une force de travail trop malmenée, en dépit du déploiement d’une révolution numérique.
Écologique parce que la course aux matières premières stratégiques et à l’énergie se livre à couteaux tirés entre puissances impérialistes. Il s’ensuit une croissance économique endémique depuis plusieurs décennies en Europe, un ralentissement brutal en Chine qui préoccupe son gouvernement et une embellie qui s’avère trompeuse aux États-Unis.
L’attaque israélo-états-unienne a provoqué une réaction militaire de l’Iran et aussi géo-économique en bloquant le détroit d’Ormuz, par lequel transitent les tankers bourrés de gaz et de pétrole. Aussitôt, le baril de pétrole Brent a vu son prix grimper de 60 $ en janvier à 118 $ le 9 mars avant de redescendre un peu. Celui du gaz vendu en Europe a aussi doublé.
Divergences
L’économie mondiale restant encore largement fondée sur les énergies fossiles, l’ensemble de la chaîne de production de valeur peut être affecté selon un cycle vicieux pour l’accumulation du capital : renchérissement des coûts de production, inflation par les profits, baisse des salaires réels, avec le risque d’une stagflation qui dépendra de la durée de la guerre, voire de son extension. Éradiquer Gaza et coloniser la Cisjordanie ne suffisent plus à Israël, il lui faut pousser le feu jusqu’en Iran et au Liban et régner sur tout le Moyen-Orient.
Le monde est un champ de mines. L’explosion de l’une d’entre elles risque de déclencher celle des autres.
La situation accroîtra les divergences et les tensions économiques et politiques entre les régions du monde. La décision de Trump de faire la guerre à l’Iran doit être interprétée comme faire d’une pierre deux coups : contre l’Iran et contre la Chine. Cette dernière est pourvue en abondance de terres et de métaux rares mais dépendante en énergie malgré un essor des renouvelables ; en face, les États-Unis sont exportateurs nets d’énergie fossile mais très sensibles sur le risque d’inflation pour les classes populaires.
Lorsque la Russie a envahi l’Ukraine en 2022 et que les pays européens ont décidé d’aider l’Ukraine et de grossir leurs dépenses d’armement, certains ont cru y voir une possibilité de relance des économies tournant au ralenti. C’était une erreur : le « keynésianisme de guerre » est un leurre. Parce que, si la relance des dépenses d’armements peut entraîner un boom de l’accumulation dans ce type d’industrie, ainsi qu’une hausse des revenus distribués, ceux-ci ne trouvent pas en face d’eux des biens et services d’usage courant (1).
« Le keynésianisme de guerre a-t-il un sens ? », J.-M. Harribey.
Le monde est un champ de mines. L’explosion de l’une d’entre elles risque de déclencher celle des autres. Une fois de plus, un capitalisme en crise secrète les germes de tensions qui dégénèrent militairement et laisse prospérer les mouvements réactionnaires et fascisants même jusqu’à leur arrivée au pouvoir. Impérialismes et dictatures rivalisent de coups bas contre les peuples. Contradictions sociale et écologique peuvent bien attendre leur résolution tant que les affaires de quelques-uns marchent. Mais la fuite en avant guerrière n’a jamais rien résolu.
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