Mélenchon ou la stratégie du pire
Après des jeux de prononciation visant Jeffrey Epstein puis Raphaël Glucksmann, Jean-Luc Mélenchon se retrouve au cœur d’un malaise grandissant. Sans être explicitement antisémites, ces séquences interrogent : à force de flirter avec des codes ambigus, que reste-t-il de l’exigence morale que la gauche revendique. Et à quel prix politique ?
dans l’hebdo N° 1904 Acheter ce numéro

© Ed JONES / AFP
On n’est pas si nombreux, parmi les journalistes, à accepter d’aller sur les plateaux pour être un contre quatre, parfois un contre cinq, à défendre Jean-Luc Mélenchon et La France insoumise de tous les maux dont on les accable. L’exercice est ingrat : encaisser les caricatures, rappeler le programme quand d’autres ne parlent que d’outrances, défendre une cohérence sociale, une radicalité émancipatrice, face aux petites phrases. Nous le faisons par conviction, parce que la gauche mérite mieux que le procès permanent qui lui est intenté.
Mais ces derniers jours, quelque chose s’est déplacé. Depuis la mort de Quentin Deranque, le climat est lourd. Et dans ce contexte, certains gestes, certains ricanements, certaines inflexions ne sont pas anodins. Au meeting de Lyon, le discours était, pour l’essentiel, brillant. Une démonstration structurée, habitée, aux mots justes. Puis il y a eu ce passage sur Epstein. Et ce jeu de prononciation autour du nom du criminel, comme pour en accentuer la consonance juive. Un rire, un flottement, un froid. On nous explique que ce n’était pas intentionnel. Peut-être. Mais c’est peu crédible. Les mots, en politique, ne sont jamais innocents. Surtout venant du leader insoumis.
Ce week-end, à Perpignan, nouvelle ironie sur la prononciation du nom de Raphaël Glucksmann. Là encore, on nous assure que cela n’a rien à voir avec l’origine juive du nom. Disons-le franchement, comme beaucoup le pense, c’est nous prendre pour des cons. Quand un responsable politique insiste sur la sonorité d’un patronyme, il sait ce qu’il produit. Ou alors qu’il ne mesure plus la portée de ses gestes. Certes, le propos n’est pas antisémite, mais la répétition fortuite joue dangereusement sur les ressorts de l’antisémitisme.
Jean-Luc Mélenchon n’est pas antisémite. Ceux qui l’affirment mécaniquement instrumentalisent. Dans ses meetings, il rappelle, souvent en convoquant l’histoire, son combat contre l’antisémitisme, son attachement à l’universalisme républicain, sa connaissance des persécutions. Cela compte. Mais la gauche a appris une chose : écouter les premiers concernés.
Nous ne pouvons pas appliquer des principes variables selon que l’auteur nous est proche ou non.
Lorsque des femmes dénoncent un propos sexiste, on ne commence pas par leur expliquer qu’elles se trompent. Lorsque des personnes racisées disent qu’une image les blesse, on ne balaie pas leur ressenti. Pourquoi en irait-il autrement quand des citoyens juifs disent se sentir visés ou humiliés par ces jeux de prononciation ? Pourquoi recommence-t-il là où il a déjà fait mal ?
La politique n’est pas un concours de rhétorique, c’est un lien. Et ce lien suppose, au minimum, de savoir dire : « je me suis trompé, je m’en excuse ». Fait rare, Mélenchon esquisse à l’heure d’écrire ces lignes un début de mea culpa : « J’en suis le premier désolé pensant à ceux que cela blesse. Je retiens la leçon. On ne m’y reprendra pas », écrit-il sur X. Ouf ! Mais s’est-il seulement trompé ? On feint d’y croire et tant mieux si parmi les insoumis il s’est trouvé des voix courageuses pour condamner ces sorties.
Imaginons Marine Le Pen écorchant volontairement un nom maghrébin en ironisant sur sa sonorité. La gauche hurlerait, à juste titre. Nous ne pouvons pas appliquer des principes variables selon que l’auteur nous est proche ou non. Tout cela est d’autant plus regrettable qu’à un an de la présidentielle, la gauche est fragmentée, fragile. Si certains plaident pour fuir tout accord avec La France insoumise, et si, dans le même temps, Jean-Luc Mélenchon semble multiplier les gestes rendant tout compromis impossible avec les socialistes, que reste-t-il ? Une addition de solitudes. Et la quasi-certitude de perdre.
La tactique, sans boussole, finit toujours par se perdre.
Faut-il y voir une stratégie de la tension ? L’hypothèse circule. Elle est peut-être excessive. Mais le jeu est périlleux. À force de tester les limites, on les franchit. À force de vouloir humilier ses partenaires, on se condamne à ne jamais gouverner. La gauche ne demande ni alignement ni abdication. Elle demande de la cohérence. Si la dignité est indivisible, elle vaut pour tous les noms, toutes les origines. Ce qui est en jeu dépasse un ricanement : c’est la capacité d’un camp à se regarder en face, à reconnaître ses fautes et à préserver son exigence morale. Le reste n’est que tactique. Et la tactique, sans boussole, finit toujours par se perdre.
L’actualité vous fait parfois enrager ? Nous aussi. Ce parti pris de la rédaction délaisse la neutralité journalistique pour le vitriol. Et parfois pour l’éloge et l’espoir. C’est juste plus rare.
Chaque jour, Politis donne une voix à celles et ceux qui ne l’ont pas, pour favoriser des prises de conscience politiques et le débat d’idées, par ses enquêtes, reportages et analyses. Parce que chez Politis, on pense que l’émancipation de chacun·e et la vitalité de notre démocratie dépendent (aussi) d’une information libre et indépendante.
Faire Un DonPour aller plus loin…
Rupture conventionnelle : patronat et CFDT main dans la main pour réduire les droits des chômeurs
Inondations : réparer ou prévenir ?
Quentin Deranque : ce que cette mort oblige la gauche à regarder en face