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Publié le 4 janvier 2008

De l’influence des charters schools

Jean Gadrey est Professeur émérite à l’université Lille-I.

Trois mois après l’ouragan Katrina qui a dévasté la Nouvelle-Orléans en août 2005, le très influent économiste ultralibéral Milton Friedman, 93 ans, écrit dans le Wall Street Journal un article qui fait grand bruit. « Les écoles de la Nouvelle-Orléans sont en ruine, tout comme les habitations des enfants qui les fréquentaient… C’est une tragédie. Mais c’est aussi une opportunité pour réformer radicalement le système éducatif. »
Comment ? Au lieu de dépenser des milliards de dollars dans la reconstruction et l’amélioration du système public existant, il faut mettre en place des écoles sur la base de fonds privés, le gouvernement se limitant, au-delà de subventions pouvant inciter des capitaux privés à s’engager, à distribuer des vouchers (l’équivalent scolaire des chèques-restaurant) aux familles. Ces dernières peuvent alors les dépenser selon les règles d’un marché concurrentiel de l’éducation.

Des think tanks (littéralement « réservoirs à idées ») conservateurs saisissent au vol la proposition de Milton Friedman et s’abattent sur la Nouvelle-Orléans, avec comme cadeau quelques dizaines de millions de dollars promptement débloqués par l’administration Bush. Ils élaborent, sur les ruines matérielles et humaines de la ville meurtrie, un ambitieux plan de remplacement des public schools par des charter schools, écoles privées, souvent à but lucratif.
Alors que les digues de la ville ne sont pas encore réparées et que l’électricité fonctionne toujours mal, la réforme scolaire est entreprise au pas de charge. Avant Katrina, il y avait 123 écoles publiques et 7 écoles privées. Deux ans plus tard, il reste 4 écoles publiques contre 31 charters schools. Les enseignants étaient représentés par un syndicat puissant. Leurs 4 700 membres sont tous licenciés. Seuls quelques jeunes sont réembauchés, à des salaires inférieurs. Pour l’un des principaux think tanks libéraux, l’American Enterprise Institute, « Katrina a accompli en une journée ce que les partisans de la réforme scolaire en Louisiane n’avaient pu réaliser depuis des années » .

Ce fut la dernière grande action de Milton Friedman, qui mourut un an plus tard, en novembre 2006. Parmi ses messages, retenons celui-ci : rien ne vaut une bonne crise ou un désastre national pour vendre des biens publics à des intérêts privés. Mais il faut faire vite, pendant que les citoyens sont sous le choc. L’histoire montre toutefois que d’autres crises, désastres ou guerres ont, à l’inverse, conduit à réduire l’influence des intérêts privés, parce qu’alors des mouvements sociaux influents avaient pris la main. Une leçon à méditer.

Que vient faire la LRU (réforme des universités) dans cette histoire ? Aucun cyclone ne menace nos universités, et le rapport des forces en France n’est pas celui qui existe aux États-Unis. Mais, dans de nombreux cas, on observe que les libéraux s’y prennent de la façon suivante pour déréguler les services publics. D’abord, on en organise l’asphyxie financière, forme de démolition moins radicale qu’un cyclone, mais assez efficace. Les services publics ainsi mis à la diète forcée vont très mal. Le public les critique pour leurs défaillances. Leurs responsables, par exemple les présidents d’université, sont à la recherche de solutions alternatives. Ils commencent eux-mêmes, faute de mieux, à faire payer les usagers de plus en plus cher, à rendre payants des services jusqu’alors gratuits, et à se tourner vers des financements privés.

C’est alors que débarquent des réformistes libéraux qui viennent d’accéder au pouvoir. Ils se disent, dans la lignée des thèses de Friedman, qu’il faut faire vite, pendant que les résistances semblent affaiblies. Ils ont la solution. En France, cela ne peut pas aller jusqu’à la privatisation des universités, vu l’incroyable « conservatisme » de ce peuple, qui croit encore, par exemple, à une valeur aussi archaïque que l’égalité… Mais, à défaut, on vise, comme première étape, une « autonomie », d’abord financière, plus large ensuite, élément clé de l’introduction d’une logique concurrentielle entre les établissements.

Les financements privés des entreprises et des fondations renforceront cette logique, et ils iront évidemment aux établissements qui sont déjà les plus cotés et les plus riches. Aux États-Unis, les dons versés à une poignée d’universités d’élite dépassent le total perçu par 80 % des 800 collèges et universités du pays.

La fascination pour un modèle américain « à la Friedman » est forte chez les libéraux français. Il y aura donc d’autres réformes dans cette voie… sauf si des mouvements sociaux d’ampleur reprennent la main, ce qu’ils ont commencé à faire au cours des derniers mois. Ce n’est pas fini.
Cette chronique, dont une version plus longue figure sur mon blog, m’a été inspirée par un message qui a circulé sur les listes de « Sauvons la recherche », mentionnant le livre de Naomi Klein The Shock Doctrine (2007), source principale de mes informations.


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