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Publié le 22 mai 2010

Faire la fête avec la nature ou faire sa fête à la nature ???

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Il parait que la nature est en fête au cours de ce week-end. Si j’en juge par le soleil qui est arrivé dans mon jardin en même temps que moi, en compagnie des bourdons, des abeilles et des papillons enfin réchauffés et donc libres et heureux, l’illusion est parfaite. L’inspection des cercles jamais semés ni jardinés, au milieu de l’herbe que je coupe de temps en temps pour que mon chat Euclide ne pense pas que je le lâche dans une forêt vierge amazonienne, est réjouissante, émouvante presque. Ces cercles montrent, à quelques pas du potager où les premières tomates (des fournaises) sont formées, que la biodiversité est toujours là, prête à reprendre ses droits et sa force. A condition que les élus et trop d’agriculteurs, justement, ne la privent pas de ces droits. Côte à côte, sur quelques mètres carrés en friche volontaire, de la monnaie du pape, de la nielle des blés, de la silène blanche, des coquelicots, deux bleuets, de la pimprenelle, de la vesce rose, de l’herbe aux goutteux, de la petite centaurée rouge, quelques lupins bleus, du sainfoin, du trèfle blanc et du trèfle rouge, de la luzerne, et des fleurs jaunes dont j’ai oublié le nom. Dans ces cercles rendus à la nature il y a même quelques brins de lin venus soit du passé de ce jardin, soit d’un champ voisin dont il fuit les herbicides. Ces herbicides que la municipalité de Gien, ma commune de jardinage, déverse généreusement partout sur ordre d’un maire qui n’imagine la nature que propre et ordonnée, sans un seul brin d’herbe sauvage résistant à sa volonté : les plantes ne doivent pas faire la fête sans l’homme ! Le même maire a aussi fait réduire les très vieux platanes qui bordent la Loire à de tragiques moignons. Pour lui comme pour trop d’élus locaux, la nature, ce sont les ronds points plantés de rosiers rabougris ou les vasques de fleurs des rues dont on jette périodiquement les plantes une fois qu’elles ont produit leurs illusions et servi de décor. A quelques kilomètres, un autre élu, chef du Conseil général du Loiret, fait abattre en ce moment même de fête de la nature, tous les grands platanes le long des routes départementales. Il parait que ces arbres qui ont en moyenne une centaine d’années, auraient une fâcheuse propension à se précipiter sur les voitures qui roulent trop vite sans que leurs conducteurs prennent la peine de regarder la nature...Donc, on en coupe des centaines !

Ainsi, retour à mes cercles magiques, dés qu’on lui offre l’hospitalité, la biodiversité resurgit de la terre. La biodiversité que j’aime, celle de la nature ordinaire que nous oublions de protéger parce que l’herbe se doit de n’être qu’un paillasson pour poser nos culs sans craindre que cela chatouille ou pique : la fourmi, voilà l’ennemi, vite une bombe qui tue-tout. ! J’aime la nature ordinaire avec les papillons et des insectes que je suis incapable de nommer mais que les oiseaux savent reconnaître. J’ai vu il y a quelques minutes, un guêpier, nouveau venu poussé par le réchauffement, qui s’empiffrait.

Tout un monde foisonnant et passionnant, un monde qui vit. Ou plus exactement qui devrait vivre. Tout un univers réjouissant que l’on oublie de préserver en ces jours qui veulent célébrer la Fête de la nature inventée par mon ami François Letourneux, qui fut responsable du Conservatoire du Littoral et est aujourd’hui directeur pour la France de l’UICN, l’Union internationale pour la Conservation de la nature. Un organisme qui voudrait tant nous convaincre, en France et ailleurs, que la bataille pour la biodiversité ne doit pas viser que la préservation de la nature extraordinaire, celle que nous réussirons toujours tant bien que mal à protéger en la mettant dans des « musées naturels » pour favoriser ce que, par antiphrase, nous baptisons l’écotourisme ou le tourisme nature. Là où les visiteurs, choses hélas vues et entendues, engueulent le conservateur parce qu’il y a des orties le long des sentiers. Comment dire que sans les orties certains papillons disparaissent ? Comment l’expliquer et le ré-expliquer alors que la France (et d’autres pays) ne forment plus ni botanistes ni entomologistes ? Parce que ces sciences ne sont pas rentables...et que la nature du Président, ce sont des plantes en pots que l’on installe au printemps à l’Elysée. Ou ailleurs : qui s’imagine parler « nature » avec Dominique Strauss-Kahn, avec François Hollande, François Fillon, Eric Woerth et bien d’autres. Tous ceux qui ne réalisent pas que la nature n’aura pas droit à une retraite paisible.

Alors, la biodiversité est en recul, les élus locaux, généraux ou nationaux ne s’y intéressent guère. Parce que la protection de la nature, cela ne s’inaugure pas, cela ne produit pas de beaux discours dans les assemblées. Alors les uns et les autres « aménagent », « entretiennent », remodèlent, creusent, nettoient et coupent sans avoir la moindre idée de ce que, collectivement, nous perdons. Et quand une poignée de Verts franciliens se décarcassent à faire vivre Natuparif pour remettre la nature dans la ville, pour que le sauvage parte à la reconquête des rues et des friches, la majorité des autres élus ricanent. Résultat de ces mépris et erreurs accumulées: aucun des objectifs fixés par la France pour l’année de la Biodiversité que nous sommes censés vivre n’a été atteint. Constatation qui vaut pour les 193 pays qui ont signé en 2002 à Johannesburg, la Convention sur la biodiversité, laquelle avait déjà été signée en 1992 lors de la Conférence de Rio. D’ailleurs le long rapport des Nations Unies publié le 20 mai à Montréal par les responsables de cette Convention est accablant : aucun, je dis bien aucun, des pays signataires n’a atteint les modestes objectifs qui avait été fixés pour l’horizon 2010 : « Le monde a échoué dans son objectif de parvenir à une réduction significative de perte la biodiversité (...) la perte massive de biodiversité est de plus en plus probable et entraînera avec elle une forte réduction des services essentiels fournis aux sociétés humaines puisque plusieurs points de basculement sont près d’être franchis, conduisent les écosystèmes vers des états moins productifs sur lesquels il pourrait être difficile ou impossible de revenir (...) Nous ne pouvons continuer d’envisager la dégradation de la biodiversité comme un enjeu séparé des préoccupations fondamentales de la société, y compris la réduction de la pauvreté, la sécurité et la santé des populations ».

Remarques qui valent aussi bien pour les pays du Sud que pour la France : notre société, nos politiques sont incapables de comprendre que la biodiversité, ce n’est pas seulement les petits oiseaux et les jolies fleurs, même si cela fait partie d’une culture, d’un enchantement universel, mais aussi une question économique, une question de société et d’avenir.

Nous sommes invités, par des gens de bonne volonté, à une fête de la nature alors que faute de moyens, de spécialistes et d’intelligence politique nous sommes en train de faire sa fête à la nature ! Parodiant le très regretté dessinateur Reiser, je suis tenté de dire aux politiques : la nature on ne vous demande pas de l’aimer, juste de lui foutre la paix.


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