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Publié le 15 mai 2011
« Le gamin au vélo » de Luc et Jean-Pierre Dardenne ; « Bovines » d'Emmanuel Gras

« Le gamin au vélo » de Luc et Jean-Pierre Dardenne ; « Bovines » d'Emmanuel Gras

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Illustration - « Le gamin au vélo » de Luc et Jean-Pierre Dardenne ; « Bovines » d'Emmanuel Gras

Combien de jeunes acteurs extraordinaires Luc et Jean-Pierre Dardenne découvriront-ils ? Depuis la Promesse (1996), où apparaissait pour la première fois Jérémie Renier, devenu depuis leur comédien fétiche, Émilie Dequenne ( Rosetta ), Morgan Marinne ( le Fils ), Déborah François ( l’Enfant ), Arta Dobroshi ( le Silence de Lorna ) ont été révélés par les frères cinéastes. Et c’est encore le cas avec Thomas Doret dans leur nouveau film, le Gamin au vélo , en compétition officielle, et en salles mercredi.

Thomas Doret interprète Cyril avec une évidence incroyable, petit blond de 12 ans sans mère et, au début du film, à la recherche de son père (Jérémie Renier, désarmant en père fuyant son fils, incapable de lui faire une place, de lui offrir un peu de lui-même). Un gamin résolu tel un poing fermé, à la détermination sans entraves, un « pitbull », comme le surnomme un mauvais garçon que Cyril sera amené à côtoyer.

Les films des Dardenne relèvent, dans la fiction, du cinéma direct. Pas d’information supplémentaire au spectateur que ce qui lui est donné de voir par des personnages qui rentrent dans le champ sans apprêt, filmés, au présent, dans le mouvement de leurs actions, de leurs aspirations. Un cinéma qui ne commente ni n’explique, mais qui montre et se charge de sens à mesure que se dessinent les enjeux entre les personnages, à travers les mots, les gestes, le rapport aux objets… Un cinéma de la « vie matérielle », dont l’âpreté n’interdit plus la douceur ni la tendresse. Le gamin au vélo n’est certainement pas la première comédie de Luc et Jean-Pierre Dardenne, mais ils signent là leur premier film ensoleillé. Parce que l’image y a la luminosité de l’été, mais aussi grâce à l’entrée dans la vie de Cyril d’une femme, Samantha, interprétée avec nuances par Cécile de France, qui le prend sous son aile maternelle.

Leur rencontre se fait dans une salle d’attente. Alors qu’on essaie de rattraper Cyril à la recherche de son père pour le remettre dans son foyer, il s’agrippe à Samantha jusqu’à lui faire mal. Tout est dit dans ce plan. Le besoin d’amour peut pousser à la violence. L’étreinte d’un enfant peut à la fois faire mal et être bouleversante. Samantha n’est pas l’Irène (Ingrid Bergman) d’ Europe 51 , le film de Rossellini. Son élan vers ce garçon n’a d’autre justification que ce qui pourrait, au départ, s’appeler un geste désintéressé. Ce ne sont pas alors les liens du sang qui parlent, mais ceux qui peuvent s’établir entre deux humains, entre deux inconnus capables de s’accueillir l’un l’autre. N’est-ce pas là le socle d’une civilisation ? L’amour que Samantha dispense au gamin se nomme aussi respect d’autrui, éthique du comportement, canalisation de la violence. Le garçon ne sera pas un « enfant sauvage ». Il ne connaîtra pas d’« enfance nue ».

(En plus de cette critique, une interview de Luc et Jean-Pierre Dardenne paraîtra dans le numéro en kiosque jeudi prochain).

« Bovines » d'Emmanuel Gras

Illustration - « Le gamin au vélo » de Luc et Jean-Pierre Dardenne ; « Bovines » d'Emmanuel Gras

Il y a décidément un tropisme bovidés à l’Acid. Déjà, il y a quelques années, la programmation cannoise présentait Secteur 545 , de Pierre Creton, fameux documentaire dont une scène me reste encore très présente à l’esprit : un homme et une vache se donnaient une dernière étreinte avant le départ de celle-ci pour l’abattoir.

Bovines , d’Emmanuel Gras, est un documentaire entièrement consacré aux vaches. Pas de voix off, à peine quelques présences humaines, deux phrases audibles prononcées par un éleveur, c’est à peu près tout. Bovines est un documentaire radicalement animalier. Et radicalement bouleversant (je pèse mes mots). Mais pourquoi ?

D’abord parce que le cinéaste nous conduit à changer notre regard sur les vaches. D’habitude, ce regard est certes bienveillant mais distrait. Tâches de couleurs blanches, rousses ou noires dans des étendues vertes, elles agrémentent un paysage ; immobiles dans leur pré, leurs yeux ne s’animent, dit-on, que pour regarder les trains passer.

Il suffit que la caméra d’Emmanuel Gras se rapproche d’elles, que le cadre choisisse une partie de leur corps, et que le cinéaste les saisisse dans la durée pour que ces considérations désinvoltes s’évanouissent.

A-t-on vraiment regardé les vaches ? Sait-on qu’une vache, perdue dans le coin d’un champ, ne sachant plus où sont les autres, peut être récupérée par le troupeau ? A-t-on déjà vu une vache faire tomber les pommes d’un arbre en en secouant les branches pour les manger plus facilement ? A-t-on déjà vu comment une vache, juste après avoir vêlé, débarrasse le nouveau-né avec sa langue du placenta qui l’emmaillote ? Bovines suggère sans un mot qu’il existe une sociabilité des vaches, et même, une intelligence !

Comme souvent avec les films centrés sur des animaux – Nénette , de Nicolas Philibert, en est un récent et merveilleux exemple – Bovines sollicite fortement l’univers mental du spectateur, et pas seulement son aptitude à l’anthropomorphisme. Les cadres rapprochés d’Emmanuel Gras sont autant de tableaux quasi abstraits qui favorisent les correspondances contemplatives. Ainsi, j’ai notamment vu dans Bovines un superbe éloge du monochrome blanc, qui ici déploie toutes ses nuances : son velouté ou son âpreté, ses irisations et ses zones ombrées…

Les départs pour l’abattoir sont évidemment parmi les moments les plus intenses. Les vaches qui restent à la ferme lancent des meuglements répétés vers la camionnette qui emmène à la mort quelques-unes des leurs. Mais ce que je n’avais jamais vu au cinéma, c’est la séparation des veaux et de leurs mères. Les petits sont entraînés à l’arrière d’un camion, tandis que leurs mères sont poussées dans un enclos, derrière des barrières, impuissantes, hurlant leurs cris rauques et déchirants. Là encore, impossible de ne pas laisser aller son esprit de spectateur vers d’autres représentations, historiques, dramatiques. Qui peuvent être éthiquement insupportables quand elles sont directement montrées. Ici, c’est de l’ordre de l’écho, de la réminiscence. Oui, Bovines a évoqué en moi ces images-là. Voilà pourquoi ce film m’a bouleversé.


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