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Publié le 24 mai 2013
« la Vie d'Adèle » (Palme d'or) d'Abdellatif Kechiche ; « La Fille du 14 juillet » d'Antonin Peretjatko

« la Vie d'Adèle » (Palme d'or) d'Abdellatif Kechiche ; « La Fille du 14 juillet » d'Antonin Peretjatko

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À deux jours de la fin, on tient la Palme. Enfin, « on », une sorte de confrérie critique, informelle mais assez large, dont les membres non répertoriés et aléatoires se croisent plus ou moins régulièrement au palais du festival ou dans les rues de Cannes, et qui désormais échangent maints twits au sortir des projections.

On tient la Palme, donc, et c’est aussi mon choix – ou plus exactement l’un de mes choix, car il n’est pas pour moi exclusif. Ce film, c’est la Vie d’Adèle – Chapitre 1 et 2 , d’Abdellatif Kechiche. Je suis loin d’être un inconditionnel de ce cinéaste, à mes yeux porté inconsidérément aux nues. Que ce soit dans l’Esquive , la Graine et le mulet et la Vénus noire , quelque chose, le plus souvent dans ce qui touche au social ou au politique, me gêne.

Illustration - « la Vie d'Adèle » (Palme d'or) d'Abdellatif Kechiche ; « La Fille du 14 juillet » d'Antonin Peretjatko

Pas de réserve ici, ou en tout cas beaucoup moins que d’habitude. Les 3 heures de la Vie d’Adèle , dénuées de générique (le cinéaste a mis la dernière main à son montage juste avant la projection cannoise), m’ont procuré un intense plaisir auquel, je l’avoue, je ne m’attendais pas.

La Vie d’Adèle ne raconte pas toute la vie d’Adèle (Adèle Exarchopoulos), mais ce qu’elle a vécu entre 17 et 18 ans et qui fonde une existence. À savoir ce triptyque : une révélation, la félicité, le désespoir. Une révélation : celle d’être davantage attiré par les filles que par les garçons. La félicité : une histoire d’amour très intense avec une jeune femme aux cheveux bleus, Emma (Léa Seydoux). Le désespoir : je n’en dirai pas plus.

La Vie d’Adèle est une fiction, inspirée par une bande dessinée, le Bleu est une couleur chaude , de Julie Maroh, en même temps qu’un documentaire sur la jeune actrice qui interprète le personnage. Adèle Exarchopoulos et la caméra du cinéaste sont dans une telle fusion qu’on peut dire qu’Abdellatif Kechiche filme Adèle en immersion, à la manière d’un Frederick Wiseman. Il en saisit tous les mouvements, toutes les vibrations, toutes les grâces. Avec une attirance très nette pour sa bouche entrouverte quand elle dort. La comédienne, débutante, irradie par sa simplicité et sa sensualité, comme le faisait Sandrine Bonnaire dans À nos amours .

Les dialogues n’ont pas la profusion habituelle des films de Kechiche. Pas de performance de tchatche, mais une autre façon de se connaître, de se parler, de s’exposer : des scènes de sexe longues et intenses entre les deux amoureuses, Adèle et Emma. Aussi fortes, aussi belles que celles de l’Inconnu du lac , d’Alain Guiraudie. À croire que les amours homosexuelles donnent de la liberté aux cinéastes, et une inspiration supérieure.

C’est peut-être avec ce rôle qu’apparaît dans tout son éclat l’intelligence de Léa Seydoux : le fait d’avoir accepté ce rôle, cette place. Elle n’est ici qu’en « second » (même si elle est très présente) – le titre du film à lui seul l’atteste. Mais elle se donne tout entière, en lesbienne assumée, en artiste qui trouve sans concession sa voie, en amoureuse intransigeante.

Issue d’un milieu social plus modeste qu’Emma, Adèle a moins d’assurance : elle découvre son homosexualité avec timidité, n’a pas la culture d’Emma et de ses amis (ce qui lui donne parfois un petit côté « Dentellière » , en référence au film de Claude Goretta), mais a foi (comme Kechiche lui-même cf. l’Esquive , déjà) dans le métier de transmission qu’elle a choisi d’exercer : institutrice.

C’est pour elle que le cœur du cinéaste balance. Parfois au prix de quelques facilités – par exemple la scène de stigmatisation de son homosexualité soupçonnée par ses camarades de lycée. Mais sans rien de ce qui ferait du personnage ou de l’actrice un objet d’exhibition. La Vie d’Adèle est un film de maturité.

La Fille du 14 juillet

Le générique de la Fille du 14 juillet , premier long-métrage d'Antonin Peretjatko présenté à la Quinzaine des réalisateurs, pourrait être vu comme un manifeste politique. Ce sont des images, en accéléré, de Nicolas Sarkozy dans la loge d’honneur du défilé du 14 juillet, puis, l’année suivante, celles de François Hollande dans les mêmes circonstances. L’effet comique de l’accélération des images est renforcé par le fait que les deux présidents effectuent les mêmes gestes au même endroit. Ils sont là clownesques et interchangeables. Ne pas trop surestimer l’aspect politique, cependant, car ce serait se tromper de direction. L’esprit ici est surtout espiègle et potache. Et c’est ainsi que le ton est donné.

Illustration - « la Vie d'Adèle » (Palme d'or) d'Abdellatif Kechiche ; « La Fille du 14 juillet » d'Antonin Peretjatko

Parce qu’elle ne trouve pas de boulot, Truquette (Vimala Pons) décide de partir avec une copine, Charlotte (Marie-Lorna Vaconsin) au bord de la mer, auxquelles se sont joints Hector, un jeune homme tombé amoureux d’elle (Grégoire Tachnakian), le pote de celui-ci (Vincent Macaigne – photo) et le frère libidineux de Charlotte (Thomas Schmitt). Le comique de leurs aventures sort totalement du registre réaliste. Les objets y jouent un rôle important : ce sont des mini-guillotines qui coupent pour de vrai, des assiettes à soupe ajourées, des statuettes anciennes exposées au Louvre cassées par un gardien… Le road movie carbure au burlesque, à l’absurde, au coq-à-l’âne. À la citation aussi : la Fille du 14 juillet a en cela une dimension post-moderne et ludique, détournant certaines séquences, de Godard notamment et d’ À bout de souffle en particulier. Le film reprend aussi, de façon explicite, un certain esprit à la Rozier. Et la fin, où les amoureux se cherchent dans un brouillard de fumée ressemble à celle de The Party , qui s’achevait dans la mousse.

L’une des fortes trouvailles du scénario est d’avoir imaginé que le gouvernement, face à la crise, exige que les gens reprennent le travail plus tôt et avance la rentrée au 1er août, opposant ainsi les aoûtiens, frustrés, aux juillettistes. Alors que la situation du pays se tend, la bande continue son parcours à contre-courant.

L’état d’esprit relève moins d’un « je m’en foutisme » que d’une propension à désobéir. C’est la nature du burlesque, du non sens que d’enrayer la machine à faire respecter l’ordre des choses. S’ajoute ici une humeur libertaire presque énervée. Si les gags ne sont pas tous gagnants, qu’à cela ne tienne. Leur généreuse profusion, l’inventivité désinhibée dont ils témoignent, emportent l’adhésion. La fille du 14 juillet pourrait avoir un slogan : « liberté, égalité, fraternité, foutraque ! »


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