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Publié le 16 octobre 2014

Confiance

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Christophe a 33 ans. Il était parti, comme ses camarades de fortune, en serrant son cahier de la séance d’écriture de la semaine dernière. Il est dans la rue, depuis quelques mois. Il a fui, laissant derrière lui un petit garçon de 7 ans :  « Je le reverrai quand je n’aurai plus honte de moi, j’ai de vrais problèmes avec l’alcool » . Toute la semaine, il a écrit son quotidien, ses rencontres, sa peur, le froid et ses quelques bières bues pour  « essayer de dormir » . Il a appelé ça : « Journal de bord d’un SDF ».

*Mardi 7 octobre :  « Tu devrais avoir plus confiance en toi »

Aujourd’hui, dans l’après-midi, en faisant la manche, j’ai fait la rencontre d’un homme, un artiste lui aussi apparemment. Il apprécie ce que je fais (NDLR Christophe vend des dessins réalisés sur des morceaux de cartons). Et me propose de m’offrir quelques ustensiles à dessin (que j’accepte bien évidemment.) Ben oui, moi j’ai presque rien.

Tout en observant mes esquisses, il dit :  « Tu devrais avoir plus confiance en toi » … Tu m’étonnes… J’ai perdu confiance en moi depuis longtemps. Depuis que j’ai eu besoin de l’alcool pour m’en sortir. Je sais d’où ça vient. Je suis devenu père. Ça m’a mis la pression. Mon père était violent. Moi je voulais être parfait. Je l’ai été pendant 5 ans et demi. Mais cette pression m’a fait péter les plombs, j’avais besoin de la petite bière pour décompresser une fois le petit au lit, et puis 2, et puis 3. Jusqu’à ne plus me reconnaître… et fuir, je ne veux pas que mon marmot me voit dans cet état. Mais bordel, un an que je ne l’ai pas vu, mon fils… Il faut que je me reprenne.

Bref, cette rencontre avec cet inconnu m’a débloqué. Oui, il faut que je reprenne confiance en moi. La soirée venue, riche des ustensiles offerts par mon ami de la journée, et de 12,50 euros de manche. Et puis surtout, la journée a été chouette. On a fait du journalisme avec Éloïse. Ce cahier qu’elle m’a offert va devenir le seul lieu où enfin je vais pouvoir me raconter…

Mercredi 8 octobre :  « C’est du beau »

Matinée qui commence comme toutes les autres : accueil de jour, petit dej et repas du midi. Timidement, je tente de me rapprocher des « potes » avec lesquels j’avais commencé mon périple sur les routes, pour débarquer ensemble sur Clermont. Mais, nous nous sommes fâchés. Mais, il faudra du temps. Pourtant, la solitude, c’est le plus dur pour le clochard que je suis. Pour moi faire la manche ce n’est pas tant me faire de l’argent, que d’avoir un lien social.

L’après-midi, une dame m’a filé 30 centimes, c’est une habituée. Elle est mon repaire.

Mais là je reprends mon cahier, car le pire c’est l’ennui. Et là, il est sévère. Bazar, voilà que j’ai une bière dans les mains… Merde, je commence à être bourré.

Jeudi 9 octobre : 21 h

Ce fut une bonne journée. De belles rencontres, encore deux charmantes jeunes filles m’ont demandé un dessin, l’une fan de Tim Burton, et une autre voulait un ange. Ça fait un peu de sous, c’est déjà ça… Et puis de la reconnaissance, aussi ! Si seulement je pouvais avoir du bon matériel de dessin…

Il est cool ce cahier, il est presque vivant, presque mon ami, tout le monde devrait avoir un cahier. S’exprimer, il ne me reste plus que ça… Bon j’arrête, je suis bourré… Merci cahier, de ne pas me le rappeler demain.

Vendredi 10 octobre :  « C’est la merde »

La pluie, la pluie, encore et toujours la pluie. 3,50 euros de manche, pour 6 heures de boulot… Oui, c’est du boulot la manche, vous n’imaginez pas l’énergie qu’il faut pour attendre… attendre ! Rien de pire… J’ai fait un beau dessin : « l’ange de la cathédrale », je le trouve beau. Il porte bien son nom. Je dors tous les soirs à la cathédrale de Clermont-Ferrand. Parce qu’il y a du bruit, de la vie… Pour les jours où je me sens mort… Ça me rassure. Le silence, c’est effrayant…

Samedi 11 octobre :  « Ça fait mal »

Une remarque désobligeante de la part de deux vieilles dames, qui pourtant, m’ont donné 4 euros.  « Vous avez un chien, parce que vous avez peur la nuit » . Non, ce chien, c’est un cadeau pour mon fils, je l’avais pris quand j’étais encore dans mon appartement, que je bossais, et je suis parti avec lui sur les routes, car elle est ma seule compagnie.

Pourquoi les gens qui n’ont jamais vécu notre situation nous jugent… Remarque, moi avant, j’étais comme ça… Ignorant, et à juger les clochards…

En fait, ce qui m’a fait encore plus mal, c’est la deuxième remarque :  « allez vous vous achèterez une bouteille ! » . Elle m’a fait mal parce que bordel, elles avaient raison ! J’ai fait 10 euros dans la journée. J’ai fait des courses et me voilà posé à la Cathédrale. Je ne sais pas quoi faire, quelle heure peut-il être ? Entre 17 h 30/18 h… allez j’ouvre une bière a la santé des remarques qu’on vous offre bien plus chaleureusement que quelques pièces de monnaie…

Dimanche 12 octobre :  « 24 euros, nickel »

9 heures du matin, je suis réveillé par un fou, il me jette une bouteille en verre. Il m’insulte, me dit que je fais tache devant la cathédrale, que je ne respecte pas les croyants. Je lui rappelle qu’il vient de casser une bouteille de verre sur les marches. Je retiens mon chien.

9 h 40, je m’installe au marché Salins, exposant mes dessins avant qu’il ne pleuve. 11 h 20, il pleut, je remballe, 24 euros en poche ! Du jamais vu ! Je fais mes courses pour le repas et me pose à Jaude, une bière à la main. 13 h 30, je rencontre Michelle (NDLR Une SDF qui participe aux ateliers d’écritures), elle pousse toujours son petit chariot, on discute un moment. Il est 18 ou 19 h, je sais pas, à peu près… Et commence, la solitude et l’ennui, comme chaque soir… BREF…

Lundi 13 octobre

Une des pires nuits de ma vie. Depuis que je suis à Clermont, pourtant j’ai vécu des nuits sous la pluie, et le froid… Mais là, je suis malade, j’ai envie de vomir. Je me fais réveiller par un gars qui s’ennuie, et que je connais un peu, il est 6 h 30. Moi, j’ai sommeil. À 9 h, je me motive difficilement pour aller à l’accueil de jour. J’arrive à peine à manger, j’ai l’estomac en vrac. Je pars dormir dans la rue. Il me reste 8 euros de la veille, je pars faire les courses, et puis je décide de déménager de la cathédrale. Je prends mon sac, je me rapproche de la maison des sports. Et demain, cool, il y a l’atelier d’écriture… Et il me reste 3 euros pour demain… Ma première journée sans faire la manche… Ça repose, dit donc… Mes petits congés (non payés) à moi !


En partenariat avec l’accueil de jour de Clermont-Ferrand de la fondation Abbé Pierre, ce blog ouvre ses pages à ceux que l’on ne voit ni n’entend jamais. Les sans-domicile-fixe clermontois, par le biais d’un atelier d’écriture animé par Éloïse Lebourg, pourront désormais raconter chaque semaine leur quotidien ou réagir à l’actualité.

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