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Publié le 2 octobre 2014
Les Occidentaux face à leurs contradictions

Les Occidentaux face à leurs contradictions

L’intervention de la France en Irak ne doit pas nous interdire de nous interroger sur le bienfondé de cet engagement. Surtout quand l’abus du mot « terroriste » prétend interdire toute analyse.

Illustration - Les Occidentaux face à leurs contradictions

Quand la France s’engage dans un conflit armé , il ne fait jamais bon s’écarter des « sentiers de la gloire ». Le consensus est la règle. Et il constitue un double piège. Il est aussi absurde de s’y rallier aveuglément que d’en prendre le contrepied par esprit de système. Nous sommes dans cette situation aujourd’hui en Irak.

Posons nous donc quelques questions sur le bienfondé de l’intervention. Bien sûr, l’ennemi suscite l’effroi, plus encore qu’au Mali et en Centrafrique. Le mouvement qui est dans le viseur de nos avions de combat inquiète par sa puissance de feu et en raison de la manne pétrolière qu’il s’est approprié. Et plus encore, par sa prétention idéologique à fonder un Etat et à étendre son influence un peu partout dans le monde. Qu’il faille faire barrage à cet objet politico-militaire d’un genre nouveau, toucher ses puits de pétrole et ses raffineries dont il tire d’énormes profits, ne fait donc guère de doute. Mais on ne peut que s’interroger sur ceux qui s’érigent, comme d’habitude, en gendarmes ? Car c’est ici bien sûr que le bât blesse.

Plus personne ou presque ne conteste aujourd’hui, pas même Barack Obama, que les Etats-Unis ont été le problème avant de prétendre être la solution. C’est l’invasion américaine de 2003, fondée sur un gigantesque mensonge (ces fameuses armes de destruction massive que Saddam Hussein ne possédait évidemment pas !), qui a permis, entre autres facteurs, l’apparition de l’Etat Islamique.

Certes, Obama n’est pas Bush , mais sa politique n’a pas contribué à relégitimer les Etats-Unis dans cette région du monde. L’abandon des démocrates syriens à la barbarie du régime syrien et le spectre du soutien inconditionnel à Israël sont évidemment omniprésents. Les victimes palestiniennes ne sont pas moins innocentes que celles de l’Etat Islamique. Nous voilà donc contraints de soutenir une opération militaire contre les crimes des uns conduite par les complices des crimes des autres.

Le mot « terroriste » interdit toute analyse

L’intervention d’aujourd’hui ne prépare-t-elle pas les tragédies de demain, comme la politique américaine d’hier a préparé la tragédie actuelle ? Car cet « Etat Islamique », que nous ne voulons même pas nommer, n’est pas né de nulle part. Il ne sort pas du Coran, après treize siècles d’incubation. Il est le résultat de l’invasion américaine de 2003, bien sûr, mais bien au-delà, il est la conséquence de l’élimination de toutes les oppositions démocratiques, voire laïques dans le monde arabe et en Iran, dans années 1970. Et il ne serait pas trop difficile de montrer que ce genre de mouvements est le produit plus lointain d’une décolonisation en trompe-l’œil, et d’une succession de trahisons des puissances occidentales depuis le traité de Sèvres, en 1920 et le partage des dépouilles de l’empire ottoman. Que le mouvement dit « Etat Islamique » remette en cause les frontières issues de ce découpage postcolonial en témoigne d’ailleurs. N’en déplaise aux néoconservateurs de tout bord et de tout pays qui n’aiment pas l’Histoire, et préfèrent des explications simples qui datent de la veille, et puisent dans la religion ou dans la nature humaine.

Aussi horribles soient les crimes de l’EI et de ses « filiales » , comme la décapitation d’Hervé Gourdel, tout vocabulaire destiné à écarter les explications rationnelles et historiques doit être banni. L’usage surabondant du mot « terroriste », par exemple, n’est pas innocent. Depuis 2001, le « point Godwin » s’est déplacé. Autrefois, la stigmatisation absolue, c’était la comparaison avec Hitler. Combien d’Hitler a-t-on consommé depuis la guerre ? Nasser, Milosevic, Arafat, Ahmadinejad, et même Rabin, pour les plus extrémistes des Israéliens. Aujourd’hui, c’est « terroriste » qui constitue la stigmatisation absolue et qui interdit toute analyse.

Le même mot désigne l’Etat Islamique et le Hamas — ce qui est bien pratique pour ne pas faire la paix avec les Palestiniens. Cela, jusqu’à l’absurde. Ainsi, les Occidentaux comptent sur la puissance militaire des Kurdes pour éloigner les troupes d’Abou Bakr Al-Baghdadi des frontières turques. Las, ces mêmes Kurdes sont encore classifiés « terroristes » par ces mêmes occidentaux. On a l’impression que les puissances occidentales sont rattrapées par toutes leurs contradictions. Mais le refus des complexités historiques et sociologiques ne vaut pas qu’au Moyen-Orient. Il se pratique tout autant chez nous. Nos jeunes qui partent vers la Syrie ont eux aussi le « diable dans la peau ». Leurs motivations ne sont « que » mauvaises. Elles n’ont rien à avoir avec la vie que nous leur faisons ici, ni avec un idéalisme même dévoyé. Et quand ils nous reviennent — s’ils reviennent — ils se retrouvent ipso facto « liés à une entreprise terroriste », et sans autres formes de procès, placés sous les verrous.

Tout cela étant dit , il était sans doute devenu inévitable de bloquer la marche inexorable du groupe Etat Islamique. Il aurait sans doute été évitable en revanche que la France se porte bruyamment candidate à la coalition montée par les Etats-Unis. Mais, c’est le propre de la guerre : toutes les restrictions mentales que l’on peut avoir, les préventions et les sombres prophéties que l’on peut exprimer, les doutes pour l’avenir, n’ont plus guère de portée. Nous sommes dans ces situations devenues assez fréquentes où, du fait des politiques occidentales au Moyen-Orient, il n’y a plus de bonne solution.


Photo: JEAN-LUC BRUNET / ECPAD / AFP

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