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Publié le 12 novembre 2014

Accueil de jour

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Ça fait un bruit de machine à laver à bout de souffle, assourdissant. Tout le monde parle. OU presque. Dans ce brouhaha, certains restent muets, dévorant un gâteau trempé dans leur café. L’accueil de jour de la fondation Abbé Pierre est passé en heure d’hiver.

Désormais, après le repas, on peut rester au chaud jusqu’à 16 h 30. Ce n’est pas du luxe. Ici, à Clermont-Ferrand, on avoisine les 2 degrés en plein après-midi. Pas un temps à rester recroquevillé dans une rue passante pour faire la manche.

Les chiens sont parqués à l’entrée. Ils attendent gentiment que leur maître se réchauffe. Avec l’arrivée de l’hiver, ils sont de plus en plus nombreux à trouver refuge ici. Des têtes nouvelles apparaissent.

Un petit couple tout juste majeur dépose leur gros sac à dos à l’entrée. Ils sont beaux, se tiennent la main. Un regard de frondeuse barre le visage de la toute jolie demoiselle.  « Je n’ai de compte à rendre personne, au moins ici. Et je me fiche de ce que les gens pensent de moi. »  David, Sybille, et les autres salariés de la structure remettent du café, mais surtout discutent des heures avec  « les accueillis » .

Louca arrive hyper heureux de nous montrer sa trouvaille : un carnet de vieux timbres, datant de 1880. Il se prend à rêver.  « Je vais être riche ! »  Il est tout excité. Cet italien, dans la rue depuis 19 ans et qui assure qu’il s’agit désormais d’un choix de vie, ne boit pas, ne prend pas de drogue. Sain de corps et sain d’esprit.

« J’ai trop vu de camarades de fortune tomber trop jeunes. »  Il a tous les codes vestimentaires du parfait anarchiste. Une histoire de couleur de lacets bien rouge le différencie des  « fachos » . Car à première vue, le treillis militaire et les grosses chaussures pourraient nous induire en erreur. Mais Louca est un vrai pacifiste, toujours plein d’empathie et de compassion.

Son amoureuse, petite punkette aux collants noirs à têtes de mort blanches, s’agace contre les chiens qui trouvent le temps long et aboient. Jamais de violence envers les animaux. Mais parfois ce besoin de montrer qui est la patronne. Louca lui a promis que pour ce soir, il avait trouvé un endroit ou bien dormir.

La vie amoureuse dans la rue, Louca voilà quelques semaines, nous en avait parlé. Pas évident. On se dispute, mais on finit toujours par partager la seule couverture qui réchauffe un peu.  « Il fait déjà froid dehors, alors quand en plus il fait froid en notre intérieur. » Sur la table de derrière, un appel  « il nous faut un quatrième pour jouer à la belote » . Un jeune homme, petit nouveau s’approche timidement.  « Allez viens jouer »  lui lance les habitués du lieu. On les entend rire, se traiter de tricheurs.

À une autre table, près des toilettes, quatre jeunes, dont Stéphane et Romain. Ils sont posés, se parlent à peine. Les yeux dans le vide. À quoi pensent-ils ? Ils devaient partir sur les routes pour prendre l’air. Mais la routine de la rue les a piégés. Les voilà au cœur de l’hiver sans toit ni armure. On sent que leur naïveté et leur inconscience des premiers mois ont laissé place à la peur.

Fred, lui, est sorti de sa frayeur. Voilà quelques jours, alors qu’il dormait dans un wagon, il a été agressé par trois types. Son cou est lacéré de traces de griffes.  « Je suis vite allé chez le médecin, il m’a vacciné contre le tétanos » . Parce qu’entre démunis, on se vole, se frappe, mais le monde de la rue est plutôt solidaire.  « Vu que tu n’as rien, ce que tu as, tu le partages. On est habitué au néant, alors tout ce que l’on a nous parait énorme » .

Christophe vient de récupérer un téléphone, sans chargeur ni carte SIM.  « Il ne s’allumera peut-être jamais » , dit-il en le mettant pourtant précieusement dans une de ses poches de jean.

La porte d’entrée s’ouvre laissant le vent s’engouffrer dans la pièce chauffée. Un vieil homme, cheveux blancs longs referme la porte derrière lui, et s’arrête. Il contemple. Ferme les yeux. Savoure. Il a un casque attaché autour d’un bras. Puis demande avec politesse, une boisson chaude.

David lui coupe un morceau de gâteau. Il s’installe seul à la table. Il trempe le marbré dans le petit noir. Il reste dans sa bulle. Prend le temps. Dévisage. Un couple de sans-papiers originaire d’Afrique Noire éclate de rire. Fabrice vient dire bonjour, prend des nouvelles. D’autres préparent une combine pour dormir au chaud très rapidement.

Michelle, elle, se livre doucement. La perte de son travail après la mort de son fils. Et ses économies sur son RSA pour pouvoir payer une caution un jour. Marre d’être trimballée d’hébergement d’urgence en hébergement d’urgence. Elle a cotisé 30 ans, à bosser en tant qu’aide-soignante à l’hôpital. Elle voudrait juste un petit studio. Mais avec son seul RSA, ça coince. « Mais ne vaudrait-il pas mieux que je me mette à la retraite ? J’ai 60 ans » . Personne ne peut lui répondre. Il faut qu’elle prenne rendez-vous. C’est compliqué ces histoires-là.

Louca regarde toujours son carnet de timbres, en large et en travers. Il rassemble ses affaires et s’en va chez un antiquaire.  « Je laisse les chiens là, sinon, ça donne mauvais genre » . Il n’oublie pas de les caresser en partant.

Christophe, lui, est d’un calme olympien. Il a prévu d’aller voir sa mère à Montluçon. Il parle de ses copains  « sympa, mais qui n’arrive pas à se décider. »  Du tac au tac,  « ben un peu comme toi, non ? »  se permet-on dans un sourire.  « Outch, tu m’as taclé. Mais oui exactement comme moi. Dans l’immobilisme le plus parfait ! » Il faut dire que le froid de ces derniers jours ralentit chacun de nos mouvements, laissant échapper une fumée blanche à chacune de nos paroles. Certains ont vraiment peur de cet hiver qui arrive.  « Oui, là ça commence à ne plus trop être marrant, la vie dehors. » Les maraudes devraient rapidement commencer. Mais de toute façon, c’est peine perdue. Même si Clermont-Ferrand est une des villes les mieux équipées en hébergement d’urgence, il n’en reste pas moins, que tout est saturé.

« Et encore, là tu vois les gens qui mettent leur fierté de côté et acceptent de venir dans les structures comme celles-ci. Mais nous, en faisant la manche ou en déambulant dans les rues, on voit plein d’autres gens de la rue. Ils ne veulent pas qu’on les aide. On les appelle les invisibles. Ni les associations ni les gens ne les voient. Pour eux, l’hiver va vraiment être dur. »

David, le jeune stagiaire dynamique de l’accueil de jour est aux petits soins pour les accueillis. Toujours de bonne humeur, malgré ses problèmes financiers à lui aussi.  « Oui, mais moi j’ai mes parents. »  Une différence de taille.

Peu à peu le centre se vide. Chacun reprenant sur son dos les énormes sacs. Un  « brrr »  sort de la bouche dès qu’on ouvre la porte. Les chiens s’agitent comprenant qu’il est l’heure de reprendre la route.

« Ce qui est marrant, c’est que quand on sort d’ici, on dit bon allez, j’y vais, je rentre chez moi. C’est con, on devrait dire, “bon allez je sors chez moi”. Et pourtant, notre petit coin de rue où on se pose pour dormir, on appelle ça le bercail… peut-être que nous aussi finalement, on aime bien qu’un petit endroit de ce monde nous appartienne. »


En partenariat avec l’accueil de jour de Clermont-Ferrand de la fondation Abbé Pierre, ce blog ouvre ses pages à ceux que l’on ne voit ni n’entend jamais. Les sans-domicile-fixe clermontois, par le biais d’un atelier d’écriture animé par Éloïse Lebourg, peuvent désormais raconter chaque semaine leur quotidien ou réagir à l’actualité.

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