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Publié le 13 décembre 2014
«Maintenant, je peux coller l'oreille à MA porte..»

«Maintenant, je peux coller l'oreille à MA porte..»

L'accueil de jour de Clermont-Ferrand se remplit de plus en plus, en ces journées gelées. Les mardis, ils attendent l'atelier d'écriture, chacun avec leur cahier, leurs textes écrits pendant la semaine. Ils sont autour de la table et se racontent. On rit, on pleure. On se soutient. Véronique raconte ses premières nuits dans son petit meublé, après 4 mois de rue. Les autres rêvent eux aussi d'un Noël au chaud...

Illustration - «Maintenant, je peux coller l'oreille à MA porte..»
Ça commençait mal. Deux voitures de police stationnaient devant l'accueil de jour. David le stagiaire a rassuré: « Une foldingue a tenté de rentrer chez les voisins

Romain attend dehors, le regard posé sur ses deux chiennes. Il « continue a arrêter de boire ». Pas une mince affaire. Mais, pour ce jeune ébéniste, viré de chez lui par son père à 14 ans, pas le choix. Sa petite fille l'attend dans le Sud. Elle a trois ans. Deux ans qu'il est parti.

Amina, ancienne journaliste en Egypte puis en Algérie attend silencieusement : elle a écrit sur son cahier, pour raconter la rue. Arrivée en France pour être près de son fils handicapé, elle garde précieusement le billet retour dans ses affaires. «J'ai plus de chance que les autres. Au pire, je sais que je peux repartir près des miens.» En attendant, pour soigner son fils, qui lui est français, elle dort chez un marchand de sommeil. 250 euros le matelas qu'elle partage avec son petit.

Paco débarque de Hyères . Il vient à l'accueil de jour depuis dimanche. Ancien guitariste de flamenco professionnel, sa vie a basculé lorsqu'il a perdu dans un accident sa femme et sa fille de 13 ans. Années d'errance. Descente aux enfers petit à petit. Alcool, RSA, bagarre, prison. Et voilà quelques semaines, les inondations ont eu raison de lui, en embarquant sa guitare. Dans un sursaut, il a téléphoné à son ami de Clermont-Ferrand. Il est fort Paco, mais un peu fébrile sans corde à gratter... Il nous a promis un beau concert bientôt...

Maximilien, lui reste là silencieux . Son histoire est un peu trop lourde pour l'instant pour qu'il puisse l'écrire. Mais il a promis de le faire. Il a des feuilles qui traînent chez lui. N'ose pas encore les montrer.


Fred raconte combien il étouffe entre quatre murs
. Il a un logement depuis quelques semaines, mais a mis son lit dans le garage: «Le chauffage électrique c'est trop sec, j'ai trop chaud. Ce soir, je dors dehors!» -5°C cette nuit. « A moins dix, je commence à me plaindre» . Fabrice renchérit: «Punaise, t'es con quand même, moi je donnerais cher pour dormir au chaud.» Christophe ne vient plus, sa chienne a eu des bébés. Et puis, il est au squatt. «Y'a trop d'embrouilles là-bas» assènent les uns et les autres. «Ça devient du n'importe quoi.» Mince, l'idée est plutôt bonne pourtant. Des jeunes ont ouvert un lieu pour héberger les sans-abris, ont créé un sleeping, veulent une ludothèque. Mais, pas si simple, quand on ne connait pas les codes du monde de la rue. «Rien à voir avec les squatts espagnols. Ici, ils ne savent pas tenir le lieu.» Et c'est un anarchiste qui le dit...

Dans un coin, Véronique, elle rit . « Ayez j'ai un toit sur la tête, un meublé...je t'ai tout écrit» ...Véronique, avec sa pudeur habituelle, dit qu'elle achètera la vaisselle plus tard, pour l'instant, elle mange dans les assiettes en carton. Mais elle prend des douches chaudes...Quatre mois qu'elle était dans la rue... On lui lit les commentaires d’encouragement déposés sur le blog. Elle retient ses larmes. Articule juste un « c'est vraiment gentil, ça» . Sybille, une salariée de l'accueil de jour ira lui rendre visite demain... «La situation est très précaire quand on a un loyer et juste le RSA. La rechute peut être rapide.» Mais Sybille veille...

En attendant, voici le texte écrit par Véronique, quelques jours avant sa première nuit chez elle...:

Samedi, je suis allée voir les décors de Noël sur la grande place de Jaude, le sapin, la grande roue, les façades des magasins, le marché de Noël. C'est magnifique ces illuminations. J'ai vu aussi quelques gars uqi font la manche pour se faire un peu d'argent. Ça doit être dur ça de devoir tendre la main. Christophe ne dort plus dans la rue, il a trouvé quelque chose, un squatt, il m'a dit être content. Surtout, parce qu'on accepté ses chiens. Ça c'était primordial pour lui.

Cette fois-ci, je suis au Bungalow, avec trois autres dames . Marie, elle a deux enfants, et comme moi, elle cherche un appartement. L'autre jeune femme n'a que 19 ans, elle s'est marié à 15 ans, et a une petite fille de deux ans. Avec son amoureux, elle a trouvé un appartement. Ils emménagent dans deux semaines. Et alors, on pourra lui rendre sa fille. On ne peut pas vivre dans un bungalow avec des enfants. en France, on devrait avoir plus de foyers pour les femmes , pour les enfants. Plus de logements sociaux pour ceux qui ont de faibles revenus.

Voilà quelques jours que je n'ai pas écrit . Car je ne suis plus au bungalow. Sybille de l'accueil de jour m'a trouvé un studio. UN logement chauffé et calme! Ça change par rapport à ce que j'ai vécu dans la rue. Le pire: le froid. Entre 3 heures et 5 heures du matin, j'avais peur de croiser des imbéciles. Je me nourrissais mal, je mangeais tout le temps froid avant que l'on me parle de l'accueil de jour. Là-bas, j'ai été bien accueilli, et j'ai pu y prendre mes repas chauds. J'y venais presque tous les jours. Dans la rue, je ne mangeais que des sandwiches. Le matin, après ma nuit dehors, je venais y boire un café chaud.
Là dans mon appartement, je m'amuse à écouter derrière ma porte. Il faut dire qu'ils parlent fort les autres locataires quand ils sont dans le couloir. L'autre jour, j'ai entendu leur conversation:

«La nouvelle est arrivée, tu l'as vue?
- Non, mais demain si elle descend, je descendrai aussi pur voir comment elle est.
- Ben je croyais que c'était un gars qui devait venir.
- Non, c'est une femme.
- Elle est belle?
- Ça ne te regarde pas.
- M'en fous , je regarderai par la fenêtre.
- Elle est vieille?
- Non, elle pourrait avoir l'âge de ta fille, bêta.
_ - En tous cas, elle fait pas de bruit...»

Je ne sais pas comment je pourrai faire du bruit toute seule. Même si parfois j'ai envie de chanter à tue-tête sous la douche! Parce que quand je dormais dehors, je me privais de manger pour pouvoir acheter des bouteilles d'eau afin de me laver. Et puis, j'avais si peur. Un soir, des jeunes de quinze ans, peut-être, rentraient de soirée, ils avaient bu. Ils ont dit: «Tiens, y'en a une qui dort par terre» en parlant de moi. « Elle doit être paumée, on va pouvoir profiter d'elle. » J'ai couru de toutes mes forces, je suis allée me cacher dans une autre rue. C'est pas bien ça. Emmerder les gens qui n'ont déjà plus rien. J'avais envie de leur dire: « Vous savez les jeunes, un jour ce sera peut-être vous ici, et vraiment vous n'aurez pas besoin que quelqu'un vous effraie comme ça, car ici, dans la nuit et le froid...On a déjà bien assez peur...»


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