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Publié le 17 mai 2015

« Mia Madre » de Nanni Moretti

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« Mia Madre », de Nanni Moretti

[compétition]

Illustration - « Mia Madre » de Nanni Moretti

À la sortie de la projection de 8h30 de Mia Madre , le nouveau film de Nanni Moretti, qui raconte la mort d’une mère, celle d’une réalisatrice en plein tournage, on ne comptait plus les yeux rougis, les larmes encore visibles sur les visages. Pourtant, c’est au cours de cette même projection qu’on aura entendu les rires les plus nourris depuis le début de ce festival. Voilà qui rappelle pourquoi Nanni Moretti est un très grand cinéaste : il ne perd jamais de vue que le cinéma est un art, avec ses exigences, sa grammaire et sa technique, et qu’il ne supporte pas la complaisance. Et bien que Moretti ait lui-même perdu sa mère, d'où ce nouveau projet, il ne s’abîme pas dans une confession ou dans un témoignage doloristes, mais élabore un film de très grande tenue, où il convoque beaucoup de ses thèmes favoris, et où l’émotion est toujours lumineuse.

Ce n’est donc surtout pas par le versant autobiographique qu’il faut aborder ce film. Car de l’autobiographique, il y en a évidemment partout, même si Nanni Moretti a choisi un personnage principal féminin, Margherita (Margherita Buy) à laquelle il a donné pour métier le cinéma, plus particulièrement la réalisation. Ce que le cinéaste a surtout cherché à montrer, c’est comment cet événement, qui foudroie l’intime, vient s’entrechoquer avec ce qui continue de se dérouler indifféremment : la vie sociale, sentimentale, familiale. Et comment surgit à tous moments, dans l’esprit de Margherita, le flux bouleversé des sensations anciennes, des émotions intemporelles et des interrogations du présent.

Margherita se sent dépassée par la situation – mais qui ne l’est pas face à la mort d’un proche ? À l’hôpital, elle a l’impression que son frère (interprété par Nanni Moretti lui-même) s’occupe mieux de sa mère qu’elle, et on la voit refuser la mort lente de celle-ci, ce qui est pourtant la réalité. Sur le tournage de son film, elle est irritable, et supporte mal les excentricités narcissiques de son acteur vedette, un Américain d’origine italienne, Barry Huggins (joué par un formidable John Turturro). Mais ces doutes ne sont jamais que suggérés – là encore Moretti n’en fait jamais trop, ni ne se lance dans une pesante introspection psychologique. Margherita vacille au bord d’un gouffre qui se nomme la perte.

Le cinéaste explore à fond l’emploi du temps suractif de son héroïne, sur le plateau de son tournage dans la journée, dans la chambre d’hôpital de sa mère dès qu'elle le peut, dans un dîner en ville avec Barry Huggins, ou au cours d’une conversation nocturne et vengeresse avec son compagnon dont elle vient de se séparer. Ce à quoi s’ajoutent ses cauchemars, et les souvenirs avec sa mère qui font surface, parfois de simples flashes, comme lorsque, toute jeune, arrivant tard chez elle, elle se couchait toute habillée à côté de sa mère endormie pour se lover contre elle.

Ce n’est évidemment pas un hasard si Nanni Moretti a introduit le cinéma dans ce film de deuil, et la raison la plus importante n’en est certainement pas autobiographique. Certes, cela lui permet de glisser l'idée, dans une belle scène rêvée, qu'un cinéaste doit casser au moins un de ses « schémas mentaux » sur 200. Une idée qu'il met lui-même en pratique sur chacun de ses films, et qu'on aurait tort de ne pas s'efforcer d'appliquer dans nos propres vies.

Mais les scènes de tournage, notamment celle où Huggins doit jouer en conduisant malgré des caméras qui lui bouchent la vue, permettent au comique morettien, avec l'aide de John Turturro, de retrouver tout son souffle et son efficacité. Le sujet du film tourné par Margherita rentre aussi dans les préoccupations de l'auteur du Caïman : la politique. Une entreprise occupée par ses salariés, un patron repreneur : on devine l'intrigue, synchrone avec les luttes sociales contemporaines.

Nanni Moretti ne lâche donc rien de son monde, bien que celui-ci soit touché par un tremblement de terre intérieur. Ce qui est beau, c'est que l'ébranlement qui secoue Margherita ne passe par aucun discours. Ce sont seulement des questions, parfois, qui affleurent. Comme celles qui lui viennent, inopinément, devant son acteur juste avant une scène, alors qu’elle devrait lancer le mot « moteur ». « Quel sens ont toutes ces heures de travail accomplies » par sa mère, qui était professeure de lettres classiques, interroge Margherita ? Huggins, pris au dépourvu, lui caresse la joue. Mais les réponses appartiennent à Margharita seule, et aux témoignages qu’elle entend des anciens élèves de sa mère, reconnaissants. Avec Mia Madre , Nanni Moretti offre une œuvre superbe, d’une dignité absolue, pour donner un sens à cette fatalité absurde qu'est la mort d'une mère.


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