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Publié le 27 janvier 2017
Laïcité, comment les profs se débrouillent deux ans après Charlie Hebdo ?

Laïcité, comment les profs se débrouillent deux ans après Charlie Hebdo ?

Alors que le quinquennat de François Hollande touche à sa fin, il est nécessaire de se demander à tête reposée si l’école républicaine a su relever l’un des défis majeurs lancé par les actes terroristes de janvier 2015 : faire comprendre à nos élèves que la laïcité est un atout pour le vivre ensemble. Réformes du collège et des programmes, place accrue de l’éducation morale et civique, affiches, vidéos,  référents-laïcité, le ministère n’est pas resté passif mais est-ce que cela fut suffisant ?

Des réponses alarmantes. En corrigeant le premier brevet blanc de l’année, je me suis rendu compte que de nombreux élèves n’avaient pas réellement compris le principe de laïcité. La question était simple pourtant.

« Vous êtes chargé de présenter la laïcité à l’Ecole à un correspondant étranger en visite dans votre établissement en vous aidant des documents et de vos connaissances. En quelques lignes, comment lui expliquez-vous que la laïcité favorise le « vivre ensemble » à l’Ecole ? »

Les réponses furent courtes et les deux tiers environ sont passés à côté de la question en développant parfois même un avis contraire décrivant une rigidité excessive de la laïcité. Une remédiation était nécessaire en accompagnement personnalisé, qui nous permet de prendre les classes en demi groupe avec la réforme du collège.

  • Vous n’avez pas compris que la neutralité de l’Etat en matière de religion n’imposait pas aux Français de l’être aussi !

  • Mais monsieur, la laïcité, c’est de ne pas montrer sa religion dans tous les lieux publics, c’est bien ça ?

  • Non pas tout à fait. Il ne faut pas montrer sa religion quand on travaille pour l’Etat comme moi mais les usagers du service public n’ont pas à respecter cette neutralité tant qu’ils ne troublent pas l’ordre public.

  • Oui mais on a vu ensemble que les signes ostentatoires étaient interdits dans les écoles !

  • Oui la loi de 2004 interdit tout signe religieux ostentatoire jusqu’au lycée car l’Etat estime que vous êtes influençables. Mais une femme voilée peut faire des démarches administratives dans une mairie sans retirer son foulard, une bonne sœur peut aller se faire soigner à l’hôpital dans sa tenue religieuse ou un homme avec une kipa peut se marier à la mairie sans la retirer.

  • Ah bon ?

  • Vous ne saviez pas ? Quand même, c’est évident !

  • Oui mais cet été, les femmes voilées ne pouvaient pas aller à la plage !

  • Non, ce sont quelques communes qui ont mis un arrêté municipal interdisant le burkini mais le conseil d’Etat a invalidé ces arrêtés. Cela signifiait qu’ils étaient donc contraires à la loi.

  • Ah je ne savais pas (de nombreux élèves l’apprennent), je croyais que l’Etat était d’accord.

  • Donc, vous suivez une actualité sans savoir comment elle finit ! Vous devez être plus prudent face aux informations. Vous pensiez que le voile était interdit sur les plages ?

  • Ben oui, c’est ce qu’on a vu sur les réseaux sociaux.

  • Faites attention, on ne peut pas s’informer que de cette manière ! Avez-vous compris ce principe de neutralité ? L’Etat ne reconnaît aucune religion mais cela ne veut pas dire qu’il les interdit. Laïcité c’est aussi la protection des croyances ou de la non croyance. Dans certains pays l’athéisme ou la critique de la religion est interdite. Rappelez-vous du blogueur saoudien Raef Badaoui condamné à 1000 coups de fouet. Impossible en France !

  • Comment ça l’Etat protège les religions ? Je ne comprends pas monsieur !

  • A partir du moment où l’exercice du culte ne trouble pas l’ordre public, l’Etat assure que celui-ci puisse se faire. Après Charlie Hebdo, des synagogues et des mosquées ont été protégées par des militaires, après par l’Etat.

  • Oui je m’en souviens, il y avait deux militaires devant la mosquée le vendredi !

  • L’Etat a aussi sécurisé les églises pour la messe de Noël après l’attentat de Berlin. L’Etat fait donc en sorte que les croyants puissent pratiquer leurs religions en toute sécurité non ?

  • Mais quand vous ne travaillez pas pour l’Etat, vous pouvez porter un signe religieux alors ?

  • Oui, il n’y aucune loi qui interdit les signes religieux dans l’entreprise privée mais certaines entreprises peuvent demander à leurs employés une certaine discrétion. Vous savez, même en travaillant pour l’Etat, on peut avoir une religion, porter des signes religieux mais en dehors du lieu de travail.

  • Ah bon ?

  • La laïcité demande simplement aux pratiquants de ne pas troubler l’ordre public, pas de prières de rue par exemple.

Fin du dialogue. Les élèves doivent réécrire leur réponse.

J’ai certainement une part de responsabilité dans cette vision erronée. Mais ces deux dernières années, le thème a été tellement abordé. On a permis à des personnes de saccager publiquement ce principe essentiel. Ces élèves étaient en cinquième en janvier 2015. Notre jeunesse qui absorbe les images, les vidéos comme un soda bien glacé l’été n’a pas les connaissances, le recul , le temps et la volonté pour trier les informations. Sans cette remédiation de ma part, des élèves auraient quitté le collège avec une vision erronée de la laïcité. La laïcité interdirait donc toute religion dans l’espace public.

Certains arrêteront les études avant même la fin du lycée malheureusement, une fois atteint l’âge de 16 ans. Voilà ce qu’ils auront dans la tête. La responsabilité est partagée. Des inconscients à droite comme à gauche ne sont pas contre le renvoi à la sphère privée de tout signe religieux visible, enfin surtout du voile si on les écoute. Manuel Valls a soutenu ouvertement la décision des maires interdisant par arrêté le burkini sur leurs plages. Il représentait l’Etat.

Sa laïcité, c’est donc « celle de Caroline Fourest et d’Elisabeth Badinter » comme il l’exprimait mercredi soir dans son débat face à Benoît Hamon. Ce n’est pas la laïcité exprimée dans la loi de 1905. Benoît Hamon lui a très justement rappelé.

Face à cela, les enseignants doivent faire attention. Il n’y a qu’une laïcité, celle des textes, de la loi. Notre responsabilité est trop grande pour dévier de cette voie-là. Si certains tiennent un discours partisan sur ce sujet, ils commettent une faute professionnelle. Les souhaits de voir le devoir de neutralité étendu à tous les habitants et dans tous les lieux publics, c’est déjà faire de la politique et ce n’est plus de l’enseignement qui exige aussi une neutralité politique. Le manuel d’histoire Hatier de 2014 pour les terminales L-ES-S a commis une faute grave dans sa définition de la laïcité et ce n’est certainement pas anodin. Cette vision erronée de la laïcité a été révélée en septembre 2016. L’éditeur a été rappelé à l’ordre par l’observatoire de la laïcité et a promis une réédition.

© Politis

Capture d'écran du manuel d'histoire des terminales S-ES-L des éditions Hatier , 2014

Cette vision erronée, c’est le souhait de beaucoup et elle est tellement présente dans les discours politiques que nos jeunes élèves finissent par percevoir la laïcité ainsi. Il faut donc faire attention et j’applaudis des deux mains la formation de 1 000 référents laïcité qui doivent intervenir dans nos établissements. « Les premiers formateurs à la laïcité et l'enseignement moral et civique ont ainsi été formés dès le printemps 2015 » peut-on lire sur le site du ministère. Ces formateurs sont amenés à former 300 000 enseignants sur la laïcité d’ici la fin de l’année 2015. Un tiers de tous les enseignants français. J’applaudis toujours…

Malheureusement, on est en 2017 et je n’ai pas encore eu la chance de recevoir cette formation. J’y serai allé en courant. Premièrement pour écouter attentivement le discours du référent-laïcité et deuxièmement pour scruter les remarques de certains collègues. Sans jouer aux mauvaises langues, j’espère sincèrement que ces référents ont « bien » été formés. Ils ont en tout cas du travail car pas mal de professeurs n’y connaissent pas grand-chose mais s’expriment quand même avec beaucoup de certitudes et de véhémence aussi.

Concernant le contenu de nos enseignements, les nouveaux programmes des cycles 3 (CM1-CM2-6e) et de cycle 4 (5e-4e-3e) mettent l’accent sur la laïcité en priorité. De la sixième à la troisième pour ce qui me concerne. C’est bien. Nous avons entre une demi-heure et une heure hebdomadaire pour traiter ces programmes. On nous demande de construire nos cours en nous basant sur quatre dimensions liées entre elles : une dimension sensible, une dimension normative, une dimension cognitive et une dimension pratique.

Ces quatre piliers des nouveaux programmes nous invitent ainsi à multiplier les projets notamment pluridisciplinaires. En sixième, j’ai ainsi fait réaliser des affiches à mes élèves. Les élèves ont apprécié et il n’y a eu aucun accroc. Ils ont bien compris le principe de laïcité. En troisième, après avoir étudié l’histoire de la laïcité, ses lois, ses débats aussi (de l’édit de Fontainebleau qui interdit aux protestants de pratiquer leurs religions à la loi de 2004 en passant par 1789 et 1905), un concours d’éloquence a été organisé à la manière du documentaire à voix haute diffusé sur France 2 (les élèves devaient voir le documentaire au préalable).

La question était la suivante : En quoi la laïcité est-elle une protection de nos liberté ? Cela s’est bien passé en termes d’engagement mais un bon tiers des élèves a exprimé des réticences lors de leurs interventions orales notamment à cause de la loi de 2004 sur les signes ostentatoires. Agés de 14-15 ans, ils ne comprennent pas le caractère protecteur de cette loi qui prive selon eux de liberté les filles voilées.

En troisième toujours, nous faisons avec mon collègue d’arts plastiques un EPI (enseignement pluridisciplinaires) durant lequel les élèves vont réaliser des affiches sur les valeurs de la République. Ces activités fonctionnent bien aussi.

© Politis

Affiche réalisée par Martin Ferrer avec des élèves du collège Corot à Chelles (Jawad, Yoni, Ahmed et Sofiane)

Ces programmes vont dans la bonne direction mais étant trop évasifs et offrant peu de conseils pour la mise en pratique autour de ces quatre piliers, les professeurs sont perdus en ne sachant pas trop comment les mettre en œuvre. Il faudrait des fiches beaucoup plus détaillées pour nous guider davantage. Il suffit de feuilleter la grande hétérogénéité des manuels d’éducation morale et civique (thème des chapitres, de la problématique etc…) pour se rendre compte que la liberté d’interprétation est trop grande.

Enfin, la principale nouveauté du brevet en 2017 est un oral de 15 minutes portant sur un projet mené lors du parcours au collège. Possibilité est donnée aux élèves de choisir un parcours citoyen dans lequel ils peuvent justement accorder une place importante à leurs travaux en éducation morale et civique, notamment ceux sur la laïcité

Quoi d’autres pour la laïcité à l’école ?

Depuis 2013, une belle charte de la laïcité figure dans le carnet de correspondance et doit être signée par les parents et leurs enfants. Aucun problème, elle est claire et pédagogique.

Chaque 9 décembre, des célébrations ont lieu dans de nombreux établissements, pourquoi pas, même s’il ne faut pas que cela soit perçu comme un culte supplémentaire. C’est de nouveau Benoit Hamon qui le rappelait fort justement mercredi. Sans tomber dans un concert de louanges à son égard, ses interventions sur la laïcité sont clairvoyantes et surtout apaisantes. N’est-ce pas le rôle de la laïcité ? Jean-Luc Mélenchon devrait s’en inspirer. Il s’en sortirait grandi. Les attaques à l’égard du candidat socialiste à l’investiture notamment celle portée par Malek Boutih sont simplement scandaleuses. Quand on veut éliminer quelqu’un aujourd’hui, on l’affilie aux frères musulmans, aux salafistes ou plus généralement à l’islam. C’est bas. C’est surtout islamophobe. Comme si c’était une honte d’avoir cette religion.

Finissons donc ce billet avec l’islam justement. A chaque fois que l’on parle de laïcité, c’est pour la confronter aux musulmans. C’est dommageable. Je me souviens encore de cette « péripétie médiatique » qui m’est arrivée fin janvier 2015. Suite à mon tout premier billet publié sur Politis, une journaliste de France 2 m’a contacté. Elle souhaitait faire un reportage pour le journal de 20 heures sur la laïcité à l'école ( "Laïcité à l’école : comment les profs se débrouillent" )

© Politis

Interviewé au sein de mon collège plus d’une heure trente, je fais un véritable plaidoyer pour la laïcité en citant Jean Baubérot, Régis Debray et son rapport de 2002… Elle ne sélectionnera finalement que quelques phrases… sur la perception de la laïcité par mes élèves musulmans. Filmant ensuite une heure complète l’édition spéciale attentat de mon club journal, elle ne gardera aussi que l’intervention de mon apprentie journaliste qui avait écrit un article sur le prophète Mohamed. Pour finir en beauté, elle gonflera sans scrupules le chiffre d’élèves musulmans de l’établissement qui passeront d’un tiers à la moitié des élèves. Me voilà ainsi propulsé en défenseur des musulmans à mon insu car ce n’était pas ce jour-là mon propos. Le buzz était là, et c’était bien l’essentiel pour la journaliste.

Je n’ai jamais eu le droit à mon droit de réponse. Le voici deux ans plus tard.

Mes quatre malheureuses phrases étaient au zapping de Canal plus le lendemain utilisées pour contredire François hollande qui rappelait lors de ses vœux au personnel de l’éducation nationale que la laïcité n’était pas l’ennemie des religions. Les médias aussi dans leur ensemble portent donc une responsabilité dans ces tensions.

Deux ans après Charlie Hebdo, malgré toute la bonne volonté de l’éducation nationale, je ne ressens pas chez mes élèves de troisième un changement important de perception malgré notre bonne volonté, ou pas pour certains…


Photo : PATRICK KOVARIK / AFP

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