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Publié le 10 juillet 2017
Aux armes collégiens !

Aux armes collégiens !

Alors que les résultats du diplôme national du brevet seront annoncés majoritairement mercredi 12 juillet, une polémique légitime a éclaté sur une question du sujet d’éducation morale et civique. Celle-ci demandait aux élèves de rédiger une note pour présenter une mission des militaires français sur le territoire national ou à l’étranger en montrant en quelques lignes que notre armée était au service des valeurs de la République française. Cette formulation problématique tant sur la forme que sur le fond questionne et les corrections qui ont eu lieu mardi 4 juillet ont confirmé cette gêne.

« Vous avez été choisi(e) pour représenter la France au prochain sommet de l’UE. Vous êtes chargé(e) de réaliser une note pour présenter une mission des militaires français sur le territoire national ou à l’étranger. Montrez en quelques lignes que l’armée française est au service des valeurs de la République et de l’Union européenne »

Le thème de la défense revient fréquemment au brevet à l'échelle nationale, ce n’est donc pas une surprise. En 2012, dans un sujet sur les pouvoirs du président de la République, la dernière question demandait aux élèves d’expliquer le lien entre une photographie de Nicolas Sarkozy sur une base militaire d’Afghanistan en 2011 et les articles de la Constitution. En 2014, les élèves étaient questionnés sur une préface du Livre blanc de la défense nationale écrite par François Hollande en 2013. On leur demandait de choisir l’une des priorités de la défense française (protection, dissuasion, intervention) et de l’illustrer par un exemple. Avec celui de cette année, cela commence à faire beaucoup.

Pourquoi cette polémique sur le sujet de cette année ?

Car cette question finale ne fait pas appel à la réflexion de nos élèves mais leur impose d'exposer de manière disciplinée la politique menée par notre pays à l'étranger (dans le cas de figure où l'élève choisissait les missions de notre armée à l'étranger). Il s'agissait bien de légitimer les interventions françaises à l'étranger en expliquant qu'elles correspondent aux valeurs de notre république. Cela ne correspond pas aux finalités de cette matière rénovée en 2015 au lendemain des attentats de janvier 2015, matière censée participer à la construction d'une citoyenneté active.

De plus, nous avons d’autres priorités avec nos classes de troisièmes que ce chapitre sur la défense, le dernier du programme, qui est souvent traité en fin d’année. Ce fut le cas pour moi cette année. Mes élèves ont dû se contenter d’une heure de cours mi-juin durant laquelle j’ai travaillé sur la journée de défense et de citoyenneté puis évoqué brièvement les différentes missions de l’armée française sous la forme d’une infographie (terrorisme, feu de forêt, cyberattaques, menaces sur les ressortissants français à l’étranger, etc.).

Comment évoquer les interventions françaises à l'étranger ?

© Politis

Page 417 du manuel de troisième d'histoire-géographie de Belin, 2016.

Pas le temps donc de traiter en profondeur les interventions militaires de notre armée à l’étranger. J'avais prévu d'étudier une carte du manuel des interventions militaires françaises dans le monde. Mes élèves auraient pu ainsi se rendre compte que celles-ci se concentrent en Afrique subsaharienne. Un dialogue aurait pu être lancé sur les raisons officiellement évoqués pour ces interventions et les intérêts de notre pays notamment en Afrique.

Il fallait ainsi faire appel aux précédents chapitres, notamment ceux sur la décolonisation (nous avons travaillé sur un texte de Thomas Sankara critiquant la Françafrique) et le rayonnement de la France dans le monde. Pour les interventions en Syrie et en Irak, celles-ci ont été évoquées dans un cours sur le monde après la guerre froide. On y évoque les guerres en Afghanistan et en Irak, le développement du terrorisme islamiste et la manière dont les pays occidentaux luttent contre celui-ci parfois de manière maladroite.

« L'armée française se sacrifie pour sauver le monde »

Soyons honnêtes, de nombreux professeurs n'ont rien vu de choquant dans la formulation de cette question. D'autres, plus critiques, j'en fais partie, attendaient avec impatience les consignes de correction. Celles-ci sont restées assez évasives (pas de lieux de missions militaires données en exemple) en réclamant dans les réponses attendues les compétences du programme : la sensibilité, le droit et la règle, le jugement et l'engagement. La formulation de la question ne permettait pourtant pas d'exposer toutes ces compétences, notamment celle du jugement et de l'engagement.

© Politis

Consignes de corrections

Alors, comment les élèves ont répondu à cette question ?

Nos chers étudiant(e)s devaient rédiger une note (peu d’élèves savaient de quoi il s’agissait) défendant une idée qui n’était pas forcément la leur. Sur mes 48 copies, une grande majorité ont évoqué le plan Vigipirate ou la lutte contre les catastrophes naturelles dans des petits paragraphes sans relief.

Une petite dizaine seulement traitait donc des interventions à l’étranger. Toutes ont défendu avec patriotisme ces interventions. Trois copies m’ont cité l’opération Barkhane dans le Sahel en expliquant qu’il s’agissait d’aider ces pays à rester libres et démocratiques en combattant des groupes djihadistes ce qui correspondait à nos valeurs. Vu qu'il s'agissait du genre de réponses attendues, ils ont eu tous les points.

Les autres copies versaient dans un patriotisme béat histoire de plaire au correcteur. Voici un florilège de phrases lues dans leurs copies :

« Vive la France », « Vive la démocratie », « L’armée française défend la laïcité », « L’armée lutte contre la sécheresse en aidant les personnes assoiffées », « Nos forces armées risquent leurs vies en Irak à combattre des bandits ». « L’armée française se sacrifie pour sauver le monde », « Ce devoir nous permet de remercier les militaires », « Pour conclure, je mets un 10/10 à l’armée française ».

L’intitulé du sujet est responsable de ces déclarations naïves et patriotiques. C’est cela que nous voulons ? Faire de bons petits futurs soldats prêts à foncer tête baissée ?

Sur la forme, en refusant de faire appel à leur esprit critique on a bien évidemment restreint nos élèves. Cette question ne laissait guère de place à leur réflexion, c’est regrettable.

Sur le fond, au regard des interventions de notre armée à l’étranger sur lesquelles l’on peut émettre des réserves et les récentes polémiques qui visent l’armée française notamment en Afrique, cette question me laisse perplexe.

Comble de l’ironie, le sujet d’histoire portait sur la décolonisation et nombre d’élèves ont ainsi disserté sur la guerre d’Algérie. Faut il y une voir une forme de compensation ?

Enfin, avant de m’exposer aux critiques de certains, le but n’est pas de vouloir ternir notre armée dans sa globalité. Loin de là même. Mais, on ne peut participer à l’élaboration de ces futurs citoyens en leur inculquant une image lisse et sans défauts de notre pays, ce ne serait plus de l’enseignement mais bien de la propagande.

Il faudrait ainsi peut-être écouter les réclamations des enseignants. Le syndicat majoritaire, le SNES-FSU dans un récent communiqué a ainsi rappelé « la demande de longue date de repenser complètement les objectifs de l’éducation à la défense et pose la question de son intégration au programme d’EMC (éducation morale et civique) : pour le SNES-FSU, il s’agit de faire acquérir aux élèves un regard sur la politique de défense de la France, et non de se prononcer sur l’armée française. »

« Je ne sais pas, personnellement si l'armée française est au service des valeurs de la France. »

Pour finir, un élève a rédigé un texte d'une grande maturité, plein de bon sens. Il a été partagé des milliers de fois sur les réseaux sociaux ces derniers jours. Le voici ci-dessous. Il mérite tous les points attribués à cette question étant donné que l'on y retrouve toutes les compétences attendues en fin de collège en éducation morale et civique : de la sensibilité, du jugement, du droit et de la règle et surtout du jugement et de l'engagement !

© Politis


photo : GEORGES GOBET / AFP

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