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Publié le 15 mai 2018
« Blackkklansman », de Spike Lee [Compétition] – « Amin », de Philippe Faucon [Quinzaine des réalisateurs]

« Blackkklansman », de Spike Lee [Compétition] – « Amin », de Philippe Faucon [Quinzaine des réalisateurs]

Ici et là, un même constat : Black is beautiful !

Alors qu’on peut retrouver ici la critique de En guerre, le film de Stéphane Brizé, entré en compétition aujourd’hui, la chronique de ce jour se veut un peu différente.

L’un des plaisirs d’un festival, a fortiori celui de Cannes, où les films sont nombreux et divers, c’est de pouvoir les faire dialoguer entre eux, les opposer ou les réunir. Même si, a priori, ils ont esthétiquement peu à voir. Or, voilà que soudain, vus l’un après l’autre, Blackkklansman, de Spike Lee, et Amin, de Philippe Faucon, exposent, à tous les sens du terme, la même idée, la même évidence, la même revendication : Black is beautiful !

Dans le film de Spike Lee, qui relève d’un genre peu fréquent, la comédie politique – en l’occurrence très réussie car fort drôle, et férocement anti-Trump –, le slogan est explicite. Il est lancé, lors d’un meeting, par un activiste, Stokely Carmichael, alias Kwame Ture (Corey Hawkins). Nous sommes en 1972, l’année de la réélection de Nixon, dans la ville de Colorado Springs, terre peu aimable pour les non-Blancs. Dans ce meeting, s’est introduit anonymement Ron Stallworth (John David Washington), flic et noir de peau – une exception – qui, bientôt, mènera l’enquête contre le Klux Klux Klan local.

Alors que Kwame Ture clame son discours, au diapason de ceux qui étaient prononcés à cette époque par les leaders du mouvement des droits civiques, Spike Lee filme ses auditeurs – des étudiants –, enthousiastes et concentrés. Il montre leurs visages en gros plan, les détachant de leur environnement. Ils apparaissent ainsi telles des icônes. Et ces visages sont incontestablement beaux, même si, comme le rappelle l’orateur, les Noirs n’ont pas les yeux bleus, les cheveux lisses, et des nez non évasés. En outre, Ron Stallworth fait à cette occasion connaissance avec la présidente du groupe militant estudiantin, Patrice (Laura Harrier), dont il tombe amoureux. Elle-même est très séduisante.

Cette beauté éclate à l’écran avec la même intensité dans le film de Philippe Faucon, qui met en scène un travailleur immigré sénégalais dont l’exil impose un désarroi affectif, aussi bien en lui-même que pour sa famille, restée dans son pays. L’expression « Black is beautiful » n’y est pas entendue, mais le personnage interprété par Emmanuelle Devos, Gabrielle, dit à Amin : « Tu es beau ». En effet, Amin, interprété par Moustapha Mbengue, est une vraie bombe. Quand il est en France, il parle peu, se fait discret, et passe le plus clair de son temps au labeur, à l'instar de tous ses semblables. Mais Gabrielle ne s’y trompe pas, et succombe au charme puissant de cet homme.

L’action du film se déroule autant en France qu’au Sénégal. Là-bas, Amin est plus expansif, plus sûr de lui. Dans les séquences africaines, un autre personnage éblouit autant que lui : sa femme, Aïcha (Marème N’Diaye). Le regard que Philippe Faucon porte sur ses personnages et ses comédiens est bien sûr déterminant. Depuis son premier film, L’Amour (1989), jusqu'à Fatima (2015), en passant par Dans la vie (2008), le cinéaste a montré combien il aimait révéler la part lumineuse des êtres qu’il met en scène. C’est encore le cas ici, où les corps n’avaient pas eu autant d’importance depuis longtemps dans son cinéma. C’est ainsi que les plans sur Aïcha sont parmi les plus impressionnants : qu’elle défende, avec verve, sa liberté de pensée et d’action face à son beau-frère. Ou qu’elle soit nue, en train de se laver dans sa douche, recouverte de mousse blanche, l’image a alors une grande force picturale.

Black is beautiful. La portée de l’expression dépasse la seule dimension plastique. Le cran et l’intelligence dont fait preuve Ron Stallworth, associé à son collègue Flip Zimmerman (Adam Driver), pour infiltrer le Klux Klux Klan et se jouer de ses partisans en est une manifestation. De même que le courage et la conscience d’Amin. Il n’empêche que Blackkklansman et Amin, chacun à sa manière, entrent en résonance avec le combat des Noir(e)s sur l’acceptation de soi et de son physique, combat on ne peut plus actuel.

© Politis


Crédit : DR

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