blog /

Publié le 18 mai 2018
« Libre », de Michel Toesca [Sélection officielle – Séances spéciales]

« Libre », de Michel Toesca [Sélection officielle – Séances spéciales]

Cédric Herrou au quotidien avec les réfugiés auxquels il a porté assistance.

La seule séquence de Libre où Cédric Herrou apparaît avec des menottes se déroule dans la gare de Cannes. Herrou, accompagné de quelques militants, est en butte à un policier particulièrement obtus et vindicatif. Voilà un moment qui ne manque pas de piquant alors que le film de Michel Toesca est projeté dans la salle dite du soixantième, attenante au Palais, à quelques encablures de la gare. Cannes, ville ouverte, ville fermée ? Le plus souvent fermée, et même à double tour (esprits compris), sauf exception. Comme cette sélection de Libre par le festival, en séance spéciale, formidable coup de projecteur sur le combat en faveur des réfugiés dans la vallée de la Roya.

Michel Toesca est un ami de longue date de Cédric Herrou, et cela se sent. Lui-même vit dans la vallée de la Roya. Il est présent quand les premiers réfugiés arrivent dans l’exploitation de l’agriculteur. Le film commence là, au printemps 2016, juste après un plan spectaculaire, où la caméra s’élève au-dessus de la Méditerranée, à Vintimille, pour filmer les monts à l’horizon où se trouve la Roya, tandis que des voix de réfugiés ou d’anonymes français, pas tous accueillants, résonnent.

Ce que Libre montre en premier lieu, c’est combien Cédric Herrou réagit de façon pragmatique à un problème. Des réfugiés sont accueillis par lui, parce que tout, dans ses idéaux, sa conception de l’Homme, l’enjoint à leur porter secours. Mais, dès lors, que faire ? Les adultes sont en droit de déposer une demande d’asile. Et les mineurs doivent être recueillis, comme la loi française l’impose. Or, ce que constate Cédric Herrou, c’est que sur ces deux points, l’État est hors la loi. Le préfet des Alpes-Maritimes (1) repousse, expulse, mais ne se soumet pas à la législation. D’où le jeu du chat et de la souris organisé par Cédric Herrou et ses amis avec les réfugiés pour tenter de mettre l’État devant ses responsabilités.

Cela ne va pas, de la part de l’agriculteur, sans coups d’éclat ni déclarations frappantes, comme lorsqu’il affirme que « le racisme d’État » existe bel et bien. Libre donne aussi à voir le portrait d'un personnage, Cédric Herrou, évidemment soucieux du sort de ceux qu’il héberge, combatif et on ne peut plus déterminé, mais sans jugement envers ses compatriotes n’agissant pas comme lui. C’est un activiste qui aime aussi l’amitié, la détente et l’humour. « Le rire sauve de tout », confie-t-il. Voilà sans doute la phrase la moins stéréotypée que l’on peut entendre de la bouche d’un tel homme.

Si l’action de Cédric Herrou est hors du commun, Michel Toesca n’en fait pas pour autant un héros. Quand le film s’achève, en novembre 2017, alors que l’agriculteur a été condamné quelques mois plus tôt en appel, ce qui lui vaudra probablement la prison, la vallée de la Roya a été « neutralisée ». Les réfugiés sont obligés de passer plus au nord. Le cinéaste montre Cédric Herrou seul dans son exploitation : il cultive à nouveau ses oliviers et passe la débroussailleuse. Une façon de suggérer que, malgré l’excitation médiatique dont il est l’objet, l’homme reste fidèle à lui-même.

Michel Toesca a centré son film sur l’aide apportée aux réfugiés, mais ne fait pas pour autant de ceux-ci des figurants. Ils sont bien là, vivant, espérant, remerciant cette main qui se tend. Deux d’entre eux racontent leur histoire tragique face caméra, comme ce Nigérian d’abord exilé au Tchad pour fuir Boko Haram, puis, toujours menacé, parti vers la France, tandis que son frère était assassiné…

Libre : beau titre, simplement évident. Il caractérise autant la personnalité de Cédric Herrou que Michel Toesca lui-même. Ce dernier assume la dimension militante de son film en faisant des choses qui « ne se font pas » dans le documentaire, comme intervenir dans le dialogue (de sourds) improvisé entre le chef de cabinet du préfet et Cédric Herrou ; ou laisser celui-ci le filmer. Ces deux gars-là devraient être des exemples à Cannes comme ailleurs.

(1) Condamné à deux reprises par le tribunal administratif de Nice.


Crédit : LAURENT CARRE

Haut de page

Voir aussi

Clandestin malgré lui

Société
par ,

 lire   partager

Articles récents