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Publié le 15 juin 2018
14-06-18, Melun-Calais-Évry

14-06-18, Melun-Calais-Évry

Viviane, 25 ans, suit la Marche solidaire pour les migrants de Vintimille à Londres, organisée par l'Auberge des migrants. Au jour le jour, elle retrace son périple sur ce blog, illustré par des photographies du collectif Item.

N an je ne vous dirai pas pourquoi je fais un aller-retour à Calais aujourd’hui. C'est top secret nananèreuh ! » ai-je nargué les marcheurs. Ils ne savent pas qu'en vérité, c'est simplement pour faire un truc vraiment pas intéressant haha ! C’est bien, ça me fait des « vacances » cette escapade.

Gare du Nord :

J'ai testé un nouveau gadget à la gare : un distributeur d'histoires courtes d'une, trois ou cinq minutes. C’était juste à côté du piano en libre service. Deux mecs pianotaient dessus et ça avait l'air d’être la découverte du monde merveilleux du piano. Une découverte qui casse les oreilles mais la joie qui en émane fait tout pardonner. Puis j'ai assisté en direct à leur contrôle d’identité. Il y avait beaucoup d'autres personnes autour mais c'est tombé sur eux. C'est peut être dû à leurs tronches visiblement typées... En tout cas, je n’ai pas vu les agents contrôler qui que ce soit d'autre. Je suis hypersensible au contrôle au faciès depuis mon séjour à Calais, ça me rend parano. Frontière franco-britannique déjà à la gare du Nord ?

Gare Calais-Frethun :

Les feuilles d'arbres ont bien poussé depuis que je suis partie. Merde, j’aurais dû prendre un manteau...

Une amie de Calais a reçu une lettre de la préfecture l'avertissant d’arrêter de mentir sur son compte Twitter à propos des violences policières à Calais sinon elle aura chaud aux fesses. J’hésite à parler de la tension retrouvée ici…

J'entends que l’enregistrement pour la correspondance pour Londres prend fin dans quelques minutes. Je vois deux militaires Sentinelle déjà postés et cinq gendarmes passer devant moi. Bizarre, il y a toujours trois militaires Sentinelle d’habitude, non ? À ce moment, j'entends la voix de François dans ma tête que me dit : « À Vintimille on empêche les gens de rentrer, à Calais on empêche les gens de sortir. » Trois gendarmes supplémentaires viennent de rentrer. On est une dizaine de civils dans la petite gare. 5+2+3 = 10_. « Ah ouais, elle a quelque chose, celle-là... »_ Visiblement, ils n'ont pas grand-chose à faire à part mater les filles..

Gare Calais-ville :

Pour affronter moins longtemps le froid et le crachin breton calaisien en attendant d'attraper le prochain bus, je me promène dans la petite librairie de la gare. Je tombe sur les mémoires de J.M Le Pen entre un Marc Levy et un Guillaume Musso.

À l’arrêt de bus :

Je m’achèterai un pull ou une veste au charity shop, c’est sûr. J'ai faim là. Je me réjouis déjà du CRS (Curry Riz Salade). C’est le repas de midi des volontaires. Tous les jours la même chose. Je me garde la baraque à frite pour le repas de ce soir.

Dans le bus :

On passe devant le Secours catholique. J'ai trop envie de descendre dire bonjour. J'ai passé de bons moments ici entre la guitare et le théâtre. C’est un vrai havre de paix au milieu de cette atmosphère tendue et d'urgence. « Résiste » de France Gall passe à la radio.

À l'abribus du retour :

Beaucoup de choses ont changé à l’entrepôt et en même temps les mêmes problématiques sont toujours là : manque de bénévoles, manque de tentes, violences policières, etc. Il y a toujours plein de choses à faire, c’est toujours l'urgence. Tu commences une discussion avec quelqu’un, tu peux ne pas la finir parce qu'il y a une autre priorité qui s'est glissée entre temps. Des fois, même prendre le temps de dire bonjour c'est compliqué. C'est pour ça qu'on se prend très souvent dans les bras ici. C'est un arrêt dans le temps, c'est faire une pause dans l'urgence, pour compenser les discussions avortées et les au revoir manqués. Je me sens comme au moment où je suis retournée en visite à Strasbourg après avoir déménagé. Je me sens comme chez moi, mais ce n'est plus chez moi. Mon temps là-bas est passé. Nostalgie heureuse.

Avec Anaïs, on se demandait pourquoi on ne se fasait pas de câlins à la marche. Ben en fait, nous sommes toujours ensemble, et nous avons le temps. C'est comme pas nécessaire quoi. On est comme des colocs. Perso, je ne faisais pas de câlins pour dire bonjour le matin à ma coloc à Strasbourg.

Deux Anglaises viennent s'abriter. Elles prévoient de rallonger leur séjour et rêvent de rester encore plus. Ça me rassure, ça veut dire qu'il y a toujours la même passion, le même truc qui fait que t'as envie de rester pour toujours quand t'es nouveau à Calais. Pourtant, on m'a dit que plein de volontaires allaient partir fin juin et qu'il n'y pas de relève significative à venir.

Dans le bus de retour :

Vu les vitrines, c'est la coupe du monde de foot en ce moment. J'avais pas capté, je suis trop dans un autre monde dans la marche.

Sur le quai :

je viens de me voir dans le reflet sur les vitres du train. J'ai vraiment le look de l’entrepôt avec ce pull en laine deux fois trop grand. J'aime ça. C'est mon souvenir de « vacances » ce pull.

Dans le train :

Ça y est, nuages partis, le soleil est là. J'ai pris du retard dans mes textes. Au boulot !

Dans la Kangoo :

Je dévoile enfin la raison de mon escapade à mes conducteurs avec la consigne de ne rien dire à ceux qui n'ont pas daigné venir m'accueillir. On va jouer longtemps à ce jeu gnark gnark !

Dans le lit :

Prieuré somptueux. Lits et chambres séparées. Hébergement de luxe. Je suis contente de retrouver mes marcheurs. Ils me font savoir qu'ils sont contents de me retrouver aussi. J'ai l’impression d’être partie des semaines...

© Politis


L'auteure : Viviane

J'ai 25 ans, je suis originaire de Bretagne, j'ai fait des études de psycho. J'ai fait six mois de bénévolat à Calais puis j'ai été intégrée dans l'organisation de la Marche des migrants. Je ne sais pas où je serai dans six mois mais mon prochain projet est un voyage humanitaire au Togo. Mon père est vidéaste. Il m'a prêté sa caméra pour que je documente ce que je vis avec les marcheurs, mais je préfère écrire...

Les photographes

Le Collectif item est une structure de production indépendante qui se donne le temps et les moyens nécessaires pour construire de véritables sujets, pensés comme des récits photographiques à part entière. Il rassemble aujourd’hui 12 photographes, un graphiste et une vidéaste, autour de l’impérieuse nécessité de raconter le monde, pour ne pas rester les yeux fermés. Leurs travaux peuvent être vus sur leur site ici.

Photo : Etape de Macon à Tournus, 29 mai 2018. Crédit : Nicolas Leblanc / item

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