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Publié le 17 avril 2019
La positive attitude ?

La positive attitude ?

Les temps actuels sont à la positivité, à la bienséance, à l’autosatisfaction, et en conséquence la protestation et la résistance se voient criminaliser, estime Docteur BB.

Les temps actuels sont à la positivité, à la bienséance, à l’autosatisfaction et à l’évacuation des antagonismes ; aux déclarations d’intention, aux beaux discours, et au désaveu du réel…

Il serait presque inconvenant d’être critique, d’exprimer un désaccord ou d’attiser un conflit.

Pas de vague.

La protestation et la résistance se voient criminaliser.

Regarder la réalité, questionner ses dérives, nommer ces dysfonctionnements, cela pourrait dorénavant paraitre suspect, ou réactionnaire. Quel mauvais esprit, oser dénoncer le progrès et l’harmonie...

Il faut avoir l’esprit mal placé, être un vieux grincheux insatisfait.

Ce n’est pas avec ce genre de posture qu’on va faire émerger des premiers de cordée !

Je voudrais illustrer cette injonction à la positivité par quelques exemples, et essayer de réfléchir à ce pourrait recouvrir ce démenti du négatif.

Un des CMPP sur lequel je travaille depuis presque 10 ans dépend d’une association loi 1901, fondée il y a plus d’un siècle, intervenant dans la prévention et la protection infantiles, l’accompagnement du handicap et l’accueil des personnes âgées dépendantes, avec une cinquantaine de structures sur l’ensemble du territoire. Depuis plu-sieurs années, les postes de direction ne sont plus occupés par des travailleurs ayant eu une expérience de terrain, mais par des personnes issues de formation managériale. Ceci n’est pas un détail, car cela se traduit par des effets tout à fait concrets dans les orientations, les éléments sémantiques et les présupposés idéologiques mobilisés.

Illustration :

Il y a quelque temps, outre les nombreuses missions et injonctions auxquelles nous devons faire face, notre équipe a été sommée de participer à un « Flashmob », dans l’optique de stimuler un esprit de cohésion associative. Personnellement, je n’avais aucune idée de ce qu’était cette chose, mais je suis un peu tombé des nues en le découvrant : le projet aurait effectivement consisté à filmer l’équipe en train de réaliser une chorégraphie préparée expressément pour l’occasion, puis de diffuser cette vidéo sur le site de l’association. Sur le plan pratique, il parait effectivement prioritaire de dépenser des fonds pour ce genre d’initiative et d’accaparer du temps de travail à des équipes qui se tournent les pouces… Sur le plan éthique, il s’avère évidemment tout à fait décent et adapté de se pavaner en se tortillant le popotin, avec un sourire illuminé et tout à fait authentique, alors même que nous recevons quotidiennement des familles en grande détresse, vis-à-vis desquelles un certain tact ne semble pas de mauvais aloi. C’est ce que nous répondîmes à la direction, qui eût beaucoup de mal à accepter notre refus et notre mauvais esprit rebelle, vantant à nouveau les mérites incontestables du flashmob d’équipe…

Quelques mois plus tard, il nous fallut participer au grand projet de rédaction du pro-jet associatif. Nous nous trouvâmes donc contraints d’aller rendre visite à des col-lègues travaillant sur un ESAT, afin de discuter des valeurs associatives et des principes d’action, le tout enrobé dans un vernis dégoulinant de démocratie participative. Nous constituâmes donc de petits groupes de travail afin de donner notre avis – ou plutôt de valider notre accord – sur des axes déjà définis. Personnellement, j’héritai entre autres, avec mes collègues d’un jour, de la valeur « Agilité ». Je vous laisse imaginer ma perplexité…Et encore, on aurait pu se taper le « management responsabilisant » ….

Soumis à l’exercice convivial, j’exprimai ce que j’en pensais : il convient donc de revendiquer le fait de pousser la flexibilité jusqu’à ses ramifications les plus simiesques, et d’en être fier. Jusqu’à preuve du contraire, mon travail et mon engage-ment ne consistent pas à me balancer d’une branche à l’autre, au gré des préconisations du moment…Mes partenaires partageaient à peu près les mêmes interrogations. Nous dûmes alors mettre en commun nos réflexions avec l’ensemble du personnel présent ce jour, avant que nos échanges fraternels ne soient positivement transmis à la prévenante direction.

Quelques mois plus tard, une belle brochure du projet associatif nous parvient, avec plein de couleurs et agrémenté d’une version en FALC (avec des petits pictogrammes incompréhensibles pour les usagers ayant des difficultés avec le français). Nous eûmes d’ailleurs droit à une présentation power point sur notre temps de synthèse clinique, question de priorité. Dans ce rapport, l’ « agilité » était donc bien re-connue comme valeur associative, consistant entre autres à déployer des capacités d’anticipation et d’adaptation (darwinienne ?), à questionner son management, à avoir des réponses innovantes, à déhancher son postérieur avec grâce et élégance (désolé, je n’ai pas pu résister…).

Je cède également à la tentation de vous livrer certains éléments de langage conte-nu dans cette brochure, que tous nos usagers s’arracheront évidemment, avec beaucoup d’intérêt et de lumières dans les yeux –nous recevons principalement des familles en situation de précarité, issues de l’immigration, avec souvent des antécédents traumatiques terribles et des souffrances actuelles extrêmement éprouvantes.

Un des objectifs est de « promouvoir une société de droit solidaire, inclusive et accueillante » – comme c’est émouvant…

« Pour assumer ces changements, le modèle de financement va se transformer en favorisant l’aide à la personne plutôt que le financement des institutions. Le secteur privé, voire même les entreprises de droit commun, notamment les start-up, jusqu’ici éloignées du champ de l’action sociale, y voit une opportunité de développement, mettant en avant des capacités d’agilité et de gestion. » Donc, si je comprends bien, il faudrait s’adapter à ce marché concurrentiel de la souffrance humaine en se réformant sur un mode entrepreneurial….

Voici les « axes stratégiques » mis en avant :

1/ contribuer à une société inclusive, en promouvant la citoyenneté de chaque personne, en renforçant sa capacité à agir (empowerment), en développement le « pair-aidance » et la « modularité de l’offre »

2/ promouvoir la qualité de vie des personnes accueillies, à travers une culture de la bientraitance

3/ développer une gestion et un management innovants afin d’adapter les moyens aux ambitions de l’association, en stimulant l’esprit d’initiative, délimitant les modalités de reporting, optimisant la gestion, saisissant les opportunités du numérique par une démarche pro-active, etc.

Voilà également ce qui était affirmé au niveau associatif suite à une réflexion sur l’inclusion : « Il y a 18 mois, nous nous demandions en débattant avec d’autres associations, en examinant nos projets, si la démarche inclusive concernait bien toutes nos actions, toutes nos missions, et toutes les personnes accompagnées. La ré-ponse a été un grand OUI. »

En conséquence, il est revendiqué de pratiquer la « contagion positive », « l’essaimage » de la bonne parole.

Ou encore, et ce n’est pas une blague : « le sérieux et le professionnalisme avec lequel ces enjeux sont pris en considération est essentiel. Il ne s’agit jamais de “ bricoler ” une “ petite ” action : la réflexion sur les supports (danse, nouveau cirque, activité sportive) est approfondie et se doit d’être de qualité ». Sans commentaire…

Deux dernières citations pour souligner encore une fois l’esprit du temps : « l’inclusion requiert de l’innovation et se nourrit d’elle ». Vive la disruption ! Et enfin, à l’occasion de ces événements autour des pratiques inclusives, « Sophie Cluzel – secrétaire d’état chargée des Personnes handicapées – a souligné l’agilité nécessaire au déplacement du centre de gravité de l’action sociale et médico-sociale vers la société ». C’est sûr qu’il va falloir bien s’accrocher aux branches avec toute cette agitation excluant la dimension institutionnelle du soin, mais enrobée de bons sentiments…

Bon, j’arrête là…

Non, effectivement, il ne s’agit pas de la réclame pour une start-up dynamique de la Silicon Valley, mais bien d’une association qui administre notamment un CMPP, accompagnant des enfants en grande difficulté de développement. En pratique, la nouvelle direction n’est jamais venue nous rendre visite in situ, en dépit de nos sollicitations – il faut dire que notre quartier d’implantation n’est pas très fréquentable-, et je soupçonne que, dans les hautes sphères, il y ait un certain brouillard quant à la teneur de notre activité réelle. Peu importe d’ailleurs, tant que celle-ci est conviviale, agile et accueillante, on pourrait tout aussi bien être un club de salsa inclusive.

Au-delà des aspects comiques, il faut quand même décrypter le charabia, car il sous-tend un véritable modèle qui tend à coloniser insidieusement les esprits et les pratiques.

Cette association regroupant des établissements de type EHPAD, IME, CAMSP, SESSAD, CMPP, on aurait pu penser que, dans le projet d’établissement, soient mentionnés de enjeux tels que la souffrance et le mal-être, le tragique de l’existence, les difficultés en rapport avec la dépendance, la question du deuil, la détresse des familles, etc…

Que figurent également la douleur ou l’épuisement des intervenants, tant familiaux que professionnels, le sentiment de rejet, les souffrances au travail, l’ineptie des contraintes budgétaires, la perte de sens des pratiques, etc….

Non, à la place, une sorte de vulgate bienpensante, à la sauce managériale et néolibérale. Un déni des pratiques réelles et incarnées, de leur dimension affective et humaine. Tout n’est plus alors que flexibilité, interchangeabilité, bons sentiments et optimisation.

Pour être tout à fait honnête, il faut reconnaitre que ce vernis idéologique n’a, jusqu’à présent, aucune véritable incidence sur notre façon de travailler au quotidien, et d’accueillir les familles. Et nous pouvons apprécier cette liberté à sa juste valeur. Ce-pendant, de façon tendancielle, cette novlangue tend à s’infiltrer insidieusement, à déformer nos mots et nos cadres de pensées, à coloniser nos esprits….

Alors voilà certaines valeurs que j’aurais souhaité proposer à notre direction : le soin, la responsabilité, le tact, l’humilité, la décence, le respect, la dignité, l’engagement, la pensée, l’esprit critique, la résistance, la rencontre, la reconnaissance, la capacité à être affecté, la gravité, la préoccupation, l’écoute, la patience, la possibilité d’avoir du temps à donner, la prise en compte de la douleur, de la violence des vécus, le conflit, les refus, une parole vraie, portée par des acteurs et des liens incarnés, le commun, le savoir-faire, l’enracinement, l’expérience, le partage, le débat, l’humour, le recul, la possibilité du pas-de-côté, les contradictions, les différences, voire la prise en compte de l’irréductible altérité, l’indignation, les revendications, la lutte, l’insoumission, la créativité, l’acceptation de la complexité, de nos limites et de nos espérances, etc.

Car, n’en déplaise à certains, nous travaillons avec le tourment et l’indicible, nous sommes confrontés à des naufrages existentielles, des drames, et souvent, nous devons faire avec la haine, la destructivité, la perversité ou le rejet…Nous accueil-lons la douleur, avec sérieux et humanité, avec espoir et réalisme. Loin, très loin des slogans et de la propagande ou des inepties du prêt-à-penser. Nous recevons des personnes, des histoires, et non pas des illustrations de catalogues ou des héros de publicité. Nous sommes ancrés dans une réalité vécue, nous traversons aussi bien que possible ces maux et ces luttes, sans nous gargariser de déclarations. Nous voyons les délitements et les désirs, nous portons la puissance du « Non »…

Je continue donc sur ma lancée d’indignation à l’égard de la positive attitude.

J’ai regardé récemment sur France 3 la soirée spéciale « Pièces à conviction – Psychiatrie le grand naufrage », avec une grande enquête suivie d’un débat, auquel participait la ministre de la santé, Mme Agnès Buzyn.

L’expert représentant la pédopsychiatrie était le professeur Marcel Rufo, personnage médiatique, animant des chroniques radiophoniques et, par ailleurs, macroniste notoire (étrange choix pour un débat contradictoire…). A priori, ce spécialiste émérite brille surtout par la prolifération de ses publications et son statut d’expertise au sein de nombreux comités (comité scientifique de la Fondation des hôpitaux de France, comité scientifique de la Fondation pour l’enfance, Haut Comité de Santé publique).

Mais il faut dire que je ne m’attendais pas à un tel discours, faisant suite à un reportage dénonçant de façon approfondie l’état de délabrement de la psychiatrie en France, la détresse des familles, et soulignant les combats de soignants engagés pour défendre un minimum de dignité dans l’accueil des patients en souffrance psy-chique.

Voilà, en gros la teneur des prises de parole de M. Rufo : il commença déjà par féliciter la ministre pour son engagement et de ses courageuses prises de position (sic). Puis il insista sur le fait qu’il ne fallait pas angoisser les familles par un discours trop négatif, soulignant d’ailleurs à quel point les parents avaient évolué de façon extraordinaire. Il réitéra par la suite son désir que l’on ne soit plus dans la plainte, mais dans les propositions positives. Par exemple, M. Rufo suggérait de réduire le temps de prise en charge et les suivis assurés par des psychologues pour que ceux-ci puis-sent gérer les urgences des adolescents. Mais oui, c’est aussi simple que cela ! Quant au devenir des adolescents non suivis et traités au décours de l’urgence, il ne faut sans doute pas l’évoquer, cela pourrait inquiéter et induire un esprit trop négatif.

Tout à son autosatisfaction, M. Rufo ne réalisait sans doute pas l’indécence de ses propos, alors même qu’il avait face à lui une clinicienne de terrain, une infirmière de l’hôpital psychiatrique du Havre, ayant mené plusieurs mois de lutte exemplaire avec « les perchés » pour dénoncer des conditions d’accueil inhumaines et qui rappelait que la situation était toujours la même….Pour rappel, des soignants s’étaient mis en grève en juin 2018 et avaient occupé le toit du bâtiment des urgences pour dénoncer les conditions désastreuses de prise en charge des patients. Suite à la création d’une unité temporaire sur une période de 4 mois, la situation se dégrade à nouveau, avec une augmentation du nombre de patients à accueillir…

On se trouve donc confronté à deux façons d’être « perché »

• Soit dans une position hors-sol et surplombante, satisfaite, infantilisante et réductrice, pleine de positivité et d’effets de discours

• Soit dans une posture de lutte, engagée dans une réalité de terrain, dans une responsabilité individuelle et collective, au prise avec des souffrances éprouvées, tant du côté des soignés que des soignants

Il faut dire que le propre de nos gouvernants actuels n’est sans doute pas de prendre en compte la dimension négative du réel. Ainsi, M. Castaner, ministre de l’Intérieur, peut réitérer en toute impavidité qu’il n’y a aucune image de violence policière. M. Édouard Philippe, Premier ministre, peut nous expliquer que, d’après les résultats du grand débat, le « peuple » français plébiscite la politique de son gouvernement, qu’il veut « moins de normes et plus de solutions ».

Quant à Mme Cluzel, elle souhaite tout simplement que les autistes ne rencontrent plus de psychiatres. Nous allons donc devoir lui adresser tous les petits patients pré-sentant des cas d’autisme lourd, sans solution, pour lesquels nous nous débattons depuis des années dans l’espoir de proposer des prises en charge cohérentes et adaptées. Grâce à son plan, à son agilité, à ses recommandations de bonne pratique, et à ses mots d’ordre inclusifs, il n’y aura plus de soucis, ni de mauvais esprit. Tout sera efficient ; exit les angoisses, le mal-être et la souffrance. Plus de médical, plus de douleur, c’est aussi simple que cela…

Dans le même esprit, Mr Jean-Michel Blanquer, ministre de l’éducation nationale, ex-président de l’ESSEC, propose tout simplement d’expurger les programmes lycéens de philosophie des notions de Travail et d’Inconscient : Hasta la Vista Marx et Freud, en tant que penseurs du soupçon, du latent, et de la complexité du devenir.

A la place de la dialectique, qui suppose d’en passer par le négatif, on revendique donc une pure positivité, aveuglante et tyrannique. Le règne de l’apparence. Le diktat du plein. L’enfouissement du refus.

Un petit détour par l’étymologie n’est jamais superflu : « critique » provient du latin criticus, lui-même issu du grec κριτικός kritikos, signifiant « capable de discernement, de jugement »…

Mais il ne faut plus juger, c’est discriminant ; il ne faut plus penser, c’est dangereux ; il ne faut pas s’opposer, c’est violent ; il ne faut pas crier, c’est bruyant ; il ne faut plus souffrir, c’est humain…

Sans doute parait-il préférable de revendiquer la communication positive, et toutes ces déclinaisons, dans l’éducation, le développement personnel, le management, la politique, etc…

Et pourtant, communiquer n’est pas parler. Toute parole authentique suppose un saut dans l’inconnu, un vertige face au néant : qu’est-ce qui s’exprime en moi? Pour-quoi et vers qui? Quels sont ces mots qui se forment et s’élancent? Qu’est-ce qu’ils charrient? Quels courants souterrains animent ce flux? D’ailleurs, d’où me viennent-ils ces signifiants? Cet ersatz de sens qu’ils représentent pour moi, peut-il se partager? Et au fond, qu’est-ce que je veux vraiment dire?

Et cet autre à qui je m’adresse, peut-il me comprendre en totale intelligibilité, transparence, alors que je pressens déjà tant d’opacité en moi? Et l’implicite, et le non-verbal, et la prosodie, et l’affect? Et les lapsus, et les ratés? Et ce mot, à quoi est-il vraiment relié pour mon interlocuteur? Quelles énigmatiques associations va-t-il sus-citer, à jamais inaccessibles? Quels fragments d’histoires va-t-il réveiller?

Que de malentendus pour se rencontrer, pour tisser un lien si précaire par-delà le gouffre de l’intersubjectivité?

La parole, la vraie, peut blesser, heurter, bousculer, déranger, gratter, refluer, con-tourner, s’enfouir, se moquer ; sans cesse, elle s’échappe, elle trahit.

Elle fait violence, car elle tente toujours en vain d’enfermer le réel, le vécu. Elle essaie d’affronter le vide, la solitude et l’angoisse ; de recouvrir nos béances, de colmater les fêlures, de saisir l’insaisissable altérité. Elle rate, elle tombe, elle stimule. Elle dit trop, ou pas assez, toujours un peu à côté, trop tard, dissonante. Des creux. Des lignes de fuite et d’emballement. Des traces de nos refus, et de nos espérances déçues. Des échos en souffrance de nos abandons. De la faiblesse de la langue, et de son illusion de pouvoir…Que de prétentions et d’espérance nichés dans l’arbitraire d’un signe, telle une écume éphémère à la surface d’un océan de néant. Toute pa-role se charge de reflux et de relents, de remugle et d’élan, de désirs et d’obscurité. Elle s’élance par-delà les peurs, pour tenter de toucher cet autre toujours évanescent, pour dresser un pont de brindilles à travers cet abysse qui ne cicatrise jamais.

Le négatif est toujours là, tapi ; logique de l’ombre qui n’a de cesse de réclamer son dû. Avant toute inscription du positif, il faut qu’une forme de négativité ait tracé un fond, une absence. C’est cette structure encadrante, silencieuse mais indispensable, qui autorise le déploiement de toute représentation. Il faut du creux pour qu’un con-tenu émerge. Le mot ne peut se loger que dans cette trace de néant.

Et que dire des compulsions de répétition, des tendances masochistes, des réactions thérapeutiques négatives, de la destructivité ? Tous ces comportements insaisissables par la raison instrumentale, qui se réitèrent sans cesse, en dépit de la souffrance qu’ils génèrent en soi et pour les autres, au-delà du principe de plaisir. Pour-quoi cet homo œconomicus, qui devrait toujours maximiser ses gains, harmoniser rationnellement ses relations, œuvrer de façon utilitaire pour son bonheur et celui d’autrui est-il dans la réalité un être si pathétiquement agressif, inconsistant, prédateur, imprévisible? Pourquoi s’expose-t-il à tant de souffrances et de destructivité, de culpabilité, d’aliénation?

Parce qu’il est humain…

Et c’est aussi pour cela qu’il crée, qu’il aime, qu’il pense, qu’il rêve, qu’il parle, qu’il pleure, qu’il fuit, qu’il rit, qu’il doute ; parce qu’il trébuche et qu’il résiste.

Et c’est avec cela que nous travaillons, loin, très loin, de l’agilité gestionnaire et de l’esprit positif du temps…


crédit photo : COLLANGES / BSIP

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