La malédiction atomique

Avec « Gerboise bleue », Djamel Ouahab consacre son premier documentaire aux conséquences tragiques des essais nucléaires français en Algérie. Par Bertrand Leclair*.

Bertrand Leclair  • 12 février 2009 abonné·es

Gerboise bleue porte le nom qui fut donné en février 1960 à la première bombe nucléaire française, dont l’explosion a eu lieu en plein air, à cinquante kilomètres du village et des habitants de Reggane, dans le Sahara algérien (il y eut ensuite Gerboise blanche puis Gerboise rouge : on avait la fibre patriotique dans l’armée du général de Gaulle).

Mot français d’origine maghrébine, « gerboise » désigne, non pas une sorte de gerbe, mais « un petit rongeur bien adapté au saut ». Rongés, Gaston Morizot et Lucien Parfait, les deux principaux intervenants du film, le sont pour le restant de leurs jours. Conscrits, ils étaient présents à Reggane en 1960. Morizot, troué de l’intérieur, survit au rythme des hospitalisations incessantes. Parfait n’a plus de visage, bouffé par les attaques répétées d’un cancer cutané. La malédiction atomique, insidieuse, se poursuit. Officiellement, ces deux hommes n’ont jamais été contaminés. Cinquante ans après, le ministère de la Défense français continue de nier tout lien de cause à effet entre la présence dans la zone de tir de plusieurs milliers de soldats et la liste terrifiante des maladies qu’accumulent nombre de vétérans, pour ceux qui survivent.

Filmé au ministère de la Défense, dont il est porte-parole, un certain monsieur Bureau n’a rien à envier aux bureaucrates staliniens dans sa ténacité au déni. Il porte avec un aplomb sidérant une parole mensongère que pulvérise le montage implacable du film. M. Bureau rappelle qu’on a choisi le Sahara parce qu’il était désert ? La caméra file sur les routes du Sud algérien, traverse le ksour et la palmeraie de Reggane, où les malformations de naissance sont anormalement élevées, filme plusieurs Touaregs aveugles depuis qu’ils ont fait face, ignorants, à l’éclair de l’explosion atomique. M. Bureau évoque avec pudeur de malheureux soldats qui ont tendance à rapporter à leur présence à Reggane des maladies bien naturelles à leur âge ? La caméra fixe à nouveau Lucien Parfait. Il lui manque la moitié du nez, le lobe de l’oreille ; sous ses lunettes, un pansement remplace son œil gauche. Lorsqu’il propose de le soulever, la caméra, impudique mais juste, s’approche de l’excavation par laquelle on peut voir le fond de la gorge. « J’ai la chance de pouvoir respirer par l’œil » , précise Parfait en rabattant le pansement. Ce n’est pas le seul moment violent du film, mais le plus émouvant reste celui où Morizot évoque la honte qui l’a jusqu’ici empêché de parler : la honte d’avoir été un cobaye – car il s’agissait aussi, à Reggane, d’exposer sciemment des soldats pour mesurer les effets concrets d’une attaque nucléaire sur les troupes, et c’est précisément ce qu’il raconte.

Si l’on peut regretter quelques mouvements de caméra esthétisants, le film de Djamel Ouahab est nécessaire ; il faut l’affronter. Il est d’autant plus pertinent que le cinéaste, né en France, trame en filigrane la question d’une identité impossible à construire dans un pays persistant à refouler son histoire coloniale, qui n’en est que plus désastreuse. D’évidence, il s’agissait aussi, pour lui, de soulever un instant le voile des mensonges franco-algériens : de tenter de se regarder enfin en face, d’un côté l’autre de la Méditerranée.

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