« Des saisons au bord de la mer », de François Maspero : Mémoire vive

Dans le vibrant
« Des saisons au bord
de la mer »,
François Maspero évoque deux enfances dans
un passé lointain pour repeupler l’absence.

Cet article est en accès libre. Politis ne vit que par ses lecteurs, en kiosque, sur abonnement papier et internet, c’est la seule garantie d’une information véritablement indépendante. Pour rester fidèle à ses valeurs, votre journal a fait le choix de ne pas prendre de publicité sur son site internet. Ce choix a un coût, aussi, pour contribuer et soutenir notre indépendance, achetez Politis, abonnez-vous.


Le nouveau livre de François Maspero, Des saisons au bord de la mer, paraît dans la collection dirigée par Maurice Olender, « La librairie du XXIe siècle », qui fête ses vingt ans au Seuil. Une collection haut de gamme qui, certes, accueille peu de littérature, mais les amateurs seront attirés par la jaquette du livre, où est représenté le Bord de mer à Palavas de Gustave Courbet. Il faut toujours s’attarder sur ce que les couvertures ont à dire. Non seulement le tableau suggère la dimension artistique du texte, mais il en indique l’esprit.

Illustration - « Des saisons au bord de la mer », de François Maspero : Mémoire vive

On y voit, sous un grand ciel clair, une étendue presque infinie de mer et, sur le rivage, un homme qui lui rend hommage. Ce qui frappe, c’est la solitude de cet homme, seul petit élément vertical devant cette immensité horizontale. Il annonce celui – personnage masculin, narrateur ou auteur, en l’occurrence souvent mêlés – qu’on va retrouver dans Des saisons au bord de la mer, également amoureux de l’élément marin.

Mais pour lui, plage et mer sont aussi métaphoriques. Sa solitude est celle d’un individu qui a perdu au cours de sa vie plusieurs êtres chers. En se retournant vers un passé lointain où ils vivaient encore, il réintroduit du temps, c’est-à-dire de la verticalité, dans sa solitude horizontale. Des saisons au bord de la mer est la tentative de restitution de ce passé, qui n’est autre qu’un repeuplement intime, offert au lecteur en partage.
Le livre se présente sous la forme d’un diptyque. Deux récits, ayant chacun un semblable point d’ancrage : une maison. Qui, chacune, symbolise aussi une jeunesse. Dans le premier récit, la maison, bourgeoise, située tout près de Boulogne-sur-Mer, est celle des grands-parents maternels d’un jeune garçon qui y passe ses vacances avec son frère aîné, aimé et protecteur, et où se rendent aussi ses parents. On reconnaît cette même famille, la sienne, évoquée dans un précédent livre par François Maspero, les Abeilles et la guêpe 1, décimée par la guerre : le père mort dans un camp de concentration et le frère fusillé pour faits de résistance.

Cette fracture irrémédiable de la guerre est aussi dans ce présent livre. Avant : les vacances insouciantes, le grand-père médecin, jardinier passionné, mais aussi le mépris social vis-à-vis des « congés payés » et le maintien des enfants à l’écart des réalités. Et puis l’après, une fois que des tonnes de bombes ont détruit le port et toute la ville. Visions de ­désolation impressionnantes sous la plume de François Maspero, où tout de même la vie revient, et avec elle les luttes ouvrières. La maison cossue est encore debout mais toute rafistolée, comme les grands-parents qui l’habitent, cassés de l’intérieur.

La deuxième maison est située sur une île bretonne (Belle-Île), héritée par un jeune couple d’intellectuels, parents d’une petite fille. Bien que l’époque soit celle de la guerre en Algérie dans les années 1950 – le père, qui n’est autre que le garçon de la première partie, en est expulsé à cause de ses articles « tendancieux » –, l’Histoire a ici une moindre influence sinon par les nombreux vestiges du passé que l’île recèle. Il y est surtout question de l’exploration de l’île par la petite fille avec son père, ou de ses jeux, ou encore de son monde imaginaire. À quelques expressions posées discrètement, on comprend que l’enfant, qui, devenue adulte, était restée attachée à cette île, n’est plus.

« En lui, les souvenirs vivaient, écrit François Maspero. Sortis de lui, alignés devant lui, réduits par lui à une série de signes noirs sur le papier blanc, ils ont à peine le temps de se débattre qu’ils ne sont plus que des objets morts. » Des saisons au bord de la mer, puisant aux sources de la mémoire, est un livre désigné a priori comme impossible.
Mais au lieu de l’herbier bourré de souvenirs asséchés auquel il est censé ressembler, le texte est parcouru des frémissements de sa langue et des palpitations de ses images. L’écriture qui s’y déploie touche à l’épure, pourtant riche de descriptions et d’un lexique à la précision scrupuleuse. François Maspero fait vibrer ses mots tendres et inquiets, comme s’ils étaient eux-mêmes des êtres vivants conscients de la fragilité de leur existence. Des saisons au bord de la mer témoigne d’une volonté « héroïque », puisque reconnue explicitement comme illusoire, de lutter contre la mort, contre toutes ces morts. Rien, là, de romantique. Mais la nécessité de ne pas se laisser submerger par l’immensité de l’absence et du vide.


  1. Seuil, 2002, repris en Points Seuil. 


Des saisons au bord de la mer, François Maspero, Seuil, 175 p., 15 euros.

Photo : K.Sluban

Haut de page

Voir aussi

Articles récents

Campagne d’appel à dons

Appel à dons : Politis a besoin de vous !
Consultez la page dédiée à la campagne

YesYes se tient plus que jamais à votre service !

Souhaitez-vous recevoir les notifications de la rédaction de Politis ?

Ces notifications peuvent être facilement desactivées par la suite dans votre navigateur.