Les Jeux d’hiver jettent un froid

Un collectif milite contre la candidature de la ville aux Jeux olympiques de 2018, décidée sans débat public. Reportage sur place, avant la manifestation du 20 novembre.

Cet article est en accès libre. Politis ne vit que par ses lecteurs, en kiosque, sur abonnement papier et internet, c’est la seule garantie d’une information véritablement indépendante. Pour rester fidèle à ses valeurs, votre journal a fait le choix de ne pas prendre de publicité sur son site internet. Ce choix a un coût, aussi, pour contribuer et soutenir notre indépendance, achetez Politis, abonnez-vous.


Le 7 novembre, 20 h 02. Une pluie franche lustre les vieilles pierres du centre d’Annecy, sublimé par le clair-obscur des prémices de la nuit. Sous les lambris de l’auguste hôtel de ville tout proche, couvé par le lac et les premières neiges des hauteurs, le conseil municipal vient de voter la signature du contrat entre la « ville hôte » et le Comité international olympique. Une décision qui engage définitivement le maire, Jean-Luc Rigaut (Nouveau Centre), et l’écrasante majorité municipale de droite dans la course à l’organisation des Jeux olympiques de 2018. Au fond de la salle, une bonne partie des quarante citoyens venus assister aux débats dans un silence de cathédrale ne peuvent contenir quelques murmures réprobateurs. Devant eux, à l’opposé de l’estrade où un adjoint couvre l’édile de louanges, les ­quatre membres de l’opposition font grise mine. Philippe Métral-Boffod, conseiller municipal NPA, a carrément la tête des mauvais jours.

Depuis juillet 2009, le Comité anti-olympique (CAO), dont Philippe Métral-Boffod est l’un des fondateurs et principaux animateurs, n’a cessé de dénoncer une candidature décidée hors de tout débat public, pour un projet écologiquement fumeux, au coût financier difficilement maîtrisable et pour des bénéfices – hors notoriété du territoire – très incertains. Sans parler de la privatisation de fait du département, actée dans le contrat, pendant toute la durée des Jeux, au profit du CIO, du sport-business et de son cortège de supersponsors internationaux (McDonald’s, Coca-Cola…). Désormais en concurrence avec les seules villes de Munich, en Allemagne, et Pyeongchang, en Corée du Sud, les promoteurs de la candidature annécienne ont le 6 juillet 2011 en ligne de mire, date de la décision finale du Comité olympique.


Lire aussi Document - Au bon plaisir du CIO


Réunis autour d’un café avant les délibérations du conseil municipal, ­quatre membres du Comité anti-olympique égrènent leurs griefs. « Nous avons demandé un référendum, qui nous a été refusé , lance Khaled Dehgane, président des Amis de la Terre Haute-Savoie. Les seules réunions publiques organisées autour des Jeux ont été le fait du CAO ! Le manque de transparence sur ce dossier est flagrant. » « De nombreux conseillers municipaux nous demandent même de la documentation pour s’informer ! » , révèle Renée Poussard, ex-conseillère régionale Verts. « Dès le départ, on nous a vendu des JO écologiques et sans impôts, ça nous a mis la puce à l’oreille » , ironise Khaled Dehgane. « Le cahier des charges du Comité olympique et ses contraintes sont tels que c’était, de fait, incompatible avec une politique de développement durable et des dépenses raisonnables » , estime, de son côté, Philippe Métral-Boffod.

Du côté du comité de candidature, on met en avant le concept « d’écostations » et de respect de l’environnement. « Tout notre dossier est basé autour de l’héritage. Comment l’événement impactera notre territoire ? Nous voulons ouvrir la voie à la montagne du XXIe siècle, réinventer un modèle de développement touristique » , veut croire Stéphane Guggino, directeur de la communication du Comité de candidature Annecy 2018, joint par téléphone. Sans voir de contradiction entre la promotion de l’écologie et du développement durable et le fait d’accueillir « le plus gros événement sportif du monde » . Le budget de la simple candidature, annoncé par le comité à 16,5 millions d’euros ? « Deux fois moins que les villes concurrentes. » Les impôts locaux, qu’un budget total pour d’éventuels JO estimé pour l’instant à 2,5 milliards d’euros par les promoteurs du projet risquerait de faire exploser ? « Il n’y aura pas d’impôts JO : la part liée à l’organisation sera couverte par les droits TV, la billetterie, etc. Pour les infrastructures, si le conseil général modernise une ligne de chemin de fer, cela rentre dans une politique de développement et d’intérêt public. » Quant aux bénévoles, dont le besoin est estimé à 18 000 et que le CAO verrait bien en salariés dûment rémunérés, Stéphane Guggino estime que ce sont « des gens ravis de s’engager dans l’aventure. Tous les événements sportifs ou culturels fonctionnent avec des bénévoles. »

Au cours du conseil municipal, Philippe Métral-Boffod tentera bien d’invoquer les… 10 000 pages d’annexes techniques liées au contrat de « Ville hôte », enfin fournies après de multiples demandes et uniquement disponibles en anglais, pour reporter le vote. « Traduit en français, ça n’existe pas , rétorque le maire. C’est comme ça. Ce prétexte me ferait presque sourire. On s’en tiendra à ça. » Dommage, quand on sait que le contrat fait de la ville signataire l’obligée du Comité olympique, seul autorisé à en modifier les termes après paraphe. La Clusaz, un des sites choisis pour 2018, a ainsi décidé de reporter le vote lors de son dernier conseil municipal, faute d’informations suffisantes sur le dossier, et a improvisé un débat public. « Moi, je ne vous propose pas ça » , confirme Jean-Luc Rigaut aux conseillers d’Annecy. « Faisons une réunion d’information publique du projet une fois que les élus de l’ensemble des sites concernés se seront prononcés. » En d’autres termes, parlons-en une fois la décision actée…

Sur « l’immense zone franche » dénoncée par le conseiller NPA et accordée au Comité olympique et à ses sponsors, en termes d’impôts, de droit du travail ou de jouissance des installations et services publics, le maire aura cette réplique cocasse : « Soit on est pour les JO, soit on est contre et on trouvera toujours des arguments. » Fermez le ban. Dans le même esprit, le sénateur Pierre Hérisson (groupe UMP-divers droite) constate : « On pourra toujours trouver quelques esprits grincheux, des gens d’Albertville [ville des JO en 1992] qui vous diront : “Oh là là, on a payé pendant 20 ans !” […] Et pourquoi pas, sur un enjeu de cette importance qui consiste à donner un formidable coup d’accélérateur, au moment où nous sortons d’une crise économique gravissime ? » Le fameux « élan », le « coup de boost », l’« opportunité incroyable » ressortis à toutes les sauces dans le grand bol de la magie de l’idéal olympique suffisent à balayer toute autre considération. Surtout quand on les assortit d’une annonce de 20 000 emplois créés. « C’est une estimation, qui est forcément difficile à faire » , nuance prudemment Stéphane Guggino, qui préfère évoquer les 81 % d’opinions favorables aux JO des Annéciens sondés en février 2010.

Pendant ce temps, le comité de candidature, présidé par l’ancien ­champion olympique de ski de bosses Edgar Grospiron, fait chanter les enfants du primaire à la gloire des Jeux, édite un DVD de promotion en direction des collégiens et prépare un indispensable « repas savoyard » pour 600 écoles de France. Lors de l’une des premières mobilisations publiques contre la candidature 1, un jeune homme de 20 ans, passant par là, lançait aux organisateurs : « Mais pourquoi vous êtes contre les JO ? Tout le monde est pour, regardez, il y a des pubs partout ! »


  1. Manifestation à Annecy le 20 novembre. Site et pétition : www.comiteantiolympiqueannecy.com 


Haut de page

Voir aussi

À quoi bon le Moyen Âge ?

Société accès libre
par ,

 lire   partager

Articles récents

Campagne d’appel à dons

Appel à dons : Politis a besoin de vous !
Consultez la page dédiée à la campagne

YesYes se tient plus que jamais à votre service !

Souhaitez-vous recevoir les notifications de la rédaction de Politis ?

Ces notifications peuvent être facilement desactivées par la suite dans votre navigateur.