Un pays en quête d’alternatives
Le sionisme a tourné au nationalisme pur et dur, et la société israélienne cède au raidissement politique et au repli sur soi. Reportage de Dominique Vidal et Michel Warschawski.
dans l’hebdo N° 1162 Acheter ce numéro
«Tsunami », le mot est en vogue ici. Rien à voir avec le Japon ni une quelconque catastrophe naturelle. Pour les médias israéliens, ce terme englobe les Intifadas arabes, le rapprochement Fatah-Hamas et la possible admission de l’État de Palestine aux Nations unies. Du Premier ministre au chauffeur de taxi, chacun sent que l’isolement croissant d’Israël menace de le priver de son « assurance-vie » américaine. Pourtant rien n’avance, sauf la colonisation de la Cisjordanie. Le rêve de Theodor Herzl va, vertige un rien suicidaire [^2], dans le mur -- l’expression s’impose -- sans que la moindre alternative n’apparaisse. Pourquoi ? L’invocation du sionisme et du décervelage médiatique ne suffit pas à répondre. « L’alternative existe, et chacun la connaît, assure Gadi Algazi, mais personne ne la porte. » Le café-librairie où nous accueille l’un des premiers refuzniks de l’histoire d’Israël, devenu trente ans plus tard directeur du département d’histoire de l’université de Tel-Aviv, porte le nom de l’ex-capitale de la Palestine : Jaffa. Ce qui lui reste d’arabité résiste à la « boboïsation », à la fois gentryfication et judaïsation. « Trois faits majeurs expliquent l’impasse : d’abord, il s’agit d’un conflit colonial dans toute sa profondeur et son caractère tragique (qui ne se résout pas par un simple compromis territorial entre États) ; ensuite, Israël y a longtemps bénéficié d’un rapport de forces écrasant (et il faudrait qu’il le soit moins pour contraindre ses élites à rendre ce qu’elles ont pris) ; enfin notre système n’est pas obsolète, comme le vôtre lors de la guerre d’Algérie, mais ultramoderne. »
Le traumatisme du génocideEt Algazi de souligner la faculté d’adaptation du vieux capitalisme « en habits soviétiques » d’avant la guerre de 1967, dorénavant « colonial et digital » : main-d’œuvre palestinienne remplacée par des quasi-esclaves non juifs, création d’un marché cisjordanien captif, absorption réussie d’un million et demi d’ex-Soviétiques, surexploitation de la main-d’œuvre ultra-orthodoxe des colonies [^3] et avance high-tech … Les journalistes français, écrit sans rire Guy Millière, « participent à la préparation d’un nouveau génocide » car « à la haine exterminationniste à l’encontre des Juifs s’est substituée une haine exterminationniste envers l’État du peuple juif [^4] ». Aux limites du cas psychiatrique, ce néoconservateur révèle une deuxième clé de l’autisme israélien : le traumatisme naturel du génocide et la hantise qu’il se reproduise. Crainte irrationnelle, dira-t-on : Israël dispose du monopole atomique au Proche-Orient. Et le monde arabe propose depuis dix ans à Tel-Aviv une normalisation complète en échange de la décolonisation de 22 % de la Palestine historique. Mais la peur échappe à toute rationalité, surtout quand éducation, médias et classe politique l’alimentent sans cesse… Cette mémoire manipulée, le cinéaste Eyal Sivan l’analyse dans Izkor (Souviens-toi !). Depuis, Idith Zertal a écrit la Nation ou la mort [^5]. Cette professeure d’histoire à l’université de Bâle n’y va pas par quatre chemins : « Israël se sert des six millions de victimes du judéocide comme d’un “bouclier humain” -- un énorme barrage qui non seulement ne nous protège pas, mais nous rend aveugles face au monde, à la réalité, et surtout aux droits des autres, à ce que nous infligeons aux Palestiniens. » Depuis le procès Eichmann ? « Non ! Ce processus date de bien avant : de 1948. Mais ça, c’est une “vieille histoire”. Nous ne détenons
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