L'extraction de tous les maux

L'exploitation du gaz de schiste ne se résume pas à la calamiteuse technique de la fracturation hydraulique. Une mère de famille texane devenue une référence nationale dans la mobilisation contre ces forages pointe bien d'autres écueils.

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Si Sharon Wilson est aussi concentrée sur sa lutte contre le gaz de schiste qu'elle est distraite au volant, l'industrie de l'énergie a du souci à se faire. Entre un feu rouge repéré au dernier moment et une quatre voie traversée sous une haie de klaxons rageurs, cette mère célibataire d'un fils de 16 ans raconte sa croisade contre les puits qui, dès 2006, poussent près de chez elle comme des champignons. Elle habite alors le comté de Wise, au nord-ouest de Fort Worth, sur la formation rocheuse du Barnett Shale.

Quand l'industrie démarche le voisinage, elle se méfie. Sharon a travaillé douze ans dans le marketing de l'industrie du gaz et du pétrole avant de démissionner, écoeurée par les méthodes employées pour payer au rabais les citoyens louant leur sous-sol aux gaziers. Mais les propriétaires de terrains limitrophes à celui de Sharon signent à la première proposition. Coincée, elle prend un avocat et décide de louer son terrain à ses conditions, plutôt que de voir les puits fleurir de façon anarchique à quelques mètres de son bout de terre. Pour 8 hectares, elle perçoit 20 000 dollars à la signature et entre 200 et 500 dollars mensuels de royalties.

Sharon Wilson fait alors un don conséquent au Texas oil & gas accountability project, l'organisation qui l'embauche aujourd'hui à temps plein. Achète caméra et ordinateur pour tout filmer, tout écrire. Et rétorque à ceux qui lui reprochent de cracher dans la soupe : « J'ai pris cet argent parce que les forages auraient eu lieu avec ou sans mon autorisation. Cela me donne une responsabilité supplémentaire dans ma mission d'alerter les gens sur les conséquences des forages de gaz de schiste. »

Son blog devient vite une référence pour les gens du coin préoccupés par la question, puis ailleurs aux Etats-Unis, notamment en Pennsylvanie, Etat assis sur l'immense formation rocheuse du Marcellus Shale. Trop incommodée par l'air ambiant et inquiète pour la santé de son fils, Sharon a déménagé dans un comté qui a banni l'exploitation du gaz de schiste. Elle s'est entretemps fait le relais de scandales périphériques aux forages et d'inquiétantes évolutions dans l'industrie dont voici un petit assortiment.

- Hausse anormale du nombre de cancers du sein : selon le très officiel Centre national de prévention et de contrôle des maladies, les comtés dénombrant le plus de cancers du sein au Texas sont ceux de Tarrant, Denton, Wise, Parker, Hood, et Johnson. Soit la superposition exacte des six comtés où les émissions dues à l'exploitation du gaz de schiste sont les plus fortes, selon les relevés de la Commission du Texas sur la qualité de l'environnement effectués en 2010. Pour le moins troublant.

- Les déchets transformés en engrais : chaque fracturation hydraulique entraîne la production de tonnes d'eau souillée de produits chimiques toxiques, voire radioactive, et de déchets. Au Texas, ce fluide est tout simplement évacué et stocké dans les tréfonds du sous-sol, un peu à la manière des déchets nucléaires. Mais cela coûte cher en logistique à l'industrie. L'idée de génie trouvée par ces esprits fins consiste donc à « recycler » ces déchets en... engrais agricole, à épandre sur les champs ! Plus fort encore, on présente la mixture comme une aubaine pour les terres des paysans, à qui l'on propose un pécule en sus d'environ 3 000 dollars par acre ( 2 100 euros pour 4 000 m2), selon les chiffres recueillis par les opposants au gaz de schiste. Certains déchets, trop toxiques, seraient écartés de cette pratique. Qui réalise de soi-disant tests, confidentiels et inaccessibles au public, pour séparer le « bon grain » de l'ivraie ? L'industrie gazière.

- Trouver du sable à tout prix : le mélange pulvérisé dans les puits pour fracturer la roche de schiste demande d'énormes quantités de sable, qu'il faut bien trouver quelque part. Dans les luxuriantes terres agricoles du nord du Texas, par exemple, où EOG Ressources, l'ex-Enron, arrache le précieux composite du coin dans une immense mine de « sable de fracturation » de plusieurs milliers d'hectares (photo). Les riverains s'inquiètent désormais des conséquences de cette extraction massive sur l'air, l'eau, le sous-sol, les animaux et les infrastructures alentours (ponts, routes). Le procédé d'extraction du sable nécessite également beaucoup d'eau pour le séparer d'autres composants parasites. Sans oublier l'acheminent du sable par camions entiers sur les puits à nourrir. Tout cela, avant même que le début du processus de fracturation hydraulique n'ait commencé... Heureusement, comme le rappelle EOG Ressources, la mine, ce sont « des emplois créés, des taxes pour le Texas et une eau à 90 % recyclée » . Ouf.

Illustration - L'extraction de tous les maux

- La ruée vers l'or transparent : Sharon Wilson s'est rendue récemment sur la formation schisteuse du Eagle Ford Shale, dans le sud du Texas. Particulièrement propice à l'extraction du gaz , l'endroit connaît une véritable « ruée vers l'or » des industriels, de centaines de travailleurs et des tonnes de matériels qui vont avec. Conséquences : les prix de l'immobilier explosent jusqu'à empêcher les « locaux » de se loger dans les communes alentours. Les constructions d'habitations sauvages pullulent et d'immenses camions quadrillent le comté, défonçant comme partout ailleurs les petites routes inadaptées à ce genre de mastodontes. La prostitution a également fait son apparition. Le soir, des camionnettes emmènent ces messieurs prendre la température out of town , dans les clubs du coin, quand ce ne sont pas ces demoiselles qui font du porte-à-porte entre les baraquements de chantier. Charmant tableau qui ne devrait pas soulager les habitants du Barnett Shale, à Fort Worth et alentour : on y annonce la découverte de roches exploitables sous les couches de schiste déjà en cours de fracturation.


Photo : Save the Trinity aquifer

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