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Birmanie : inquiétante escalade de la violence antimusulmane

Le pouvoir birman et la communauté internationale restent inactifs face à la multiplication des attaques. Human rights watch évoque un « nettoyage ethnique ».

Les bouffées de violences surgissent sur des accrochages sans importance et se répandent comme une traînée de poudre. Depuis près d’un an, les musulmans de Birmanie sont la cible de violences ethniques de plus en plus fréquentes. L’ONG Human rights watch alertait même le 22 avril contre un « nettoyage ethnique » à l’œuvre, selon elle, avec la complicité du gouvernement.

Premières victimes de ces bouffées de violences meurtrières, la petite communauté des Rohingyas, une ethnie musulmane d’origine bangladaise recluse dans le nord de l’État Rakhine, à l’ouest du pays. L’ancienne junte militaire leur a retiré la nationalité birmane en 1982 en les excluant des 135 « races nationales » reconnues. Depuis, les régimes successifs alimentent les tensions en désignant les quelques 800 000 à 1 million de Rohingyas birmans comme ennemis de l’intérieur. Leur liberté de déplacement est drastiquement limitée. Ils subissent des impositions arbitraires, des confiscations de terres et du travail forcé, sous la férule d’une police spéciale, la NaSaKa1.

La dissolution de la junte en 2011 et l’ouverture progressive du régime ont laissé éclater la haine, très diffuse dans la société birmane, contre cette communauté à la natalité très forte.

En juin 2012, une première explosion de violence a fait au moins 200 victimes et 140 000 déplacés. Human right watch assure que des fosses communes ont été observées dans la région. Le 13 juin, « un camion du gouvernement a déversé 18 cadavres nus ou partiellement vêtus à proximité d'un camp de Rohingyas déplacés près de Sittwe, la capitale de l'État », indique aussi l’ONG, évoquant un « crime contre l’humanité ». Depuis ce massacre – et après une nouvelle flambée de violence au mois de novembre - 27 800 personnes ont dû fuir la Birmanie en bateau dans le golfe du Bengale, selon les chiffres du Haut commissariat aux réfugiés.


Afficher en plein écran / Cliquer sur les symboles pour afficher la légende / Carte Politis.fr


Depuis deux mois, ces violences ethniques se sont transposées dans le centre de la Birmanie, où elles se généralisent contre l’ensemble des musulmans.

Partout en Birmanie, un sentiment nationaliste alimente l’idée d’une supériorité de la majorité bouddhiste (89 % de la population) contre les minorités musulmanes qui représentent 4 % de la population selon les chiffres officiels, très parcellaires2. « Il y a toujours eu une xénophobie et un sentiment antimusulman très forts, même au plus haut de l’État , raconte Mireille Boisson, spécialiste de la Birmanie pour Amnesty Internationale. Et la Birmanie a toujours connu des guerres ethniques depuis l’indépendance (en 1947). »

Le logo du mouvement 969. Ce sentiment antimusulman est instrumentalisé ces derniers mois, jusqu’à l’obsession, par un mouvement nationaliste bouddhiste : la « campagne 969 ». Dans des CD et DVD en libre circulation, ce mouvement diffuse un message de haine et appelle au boycott des commerces musulmans qui se distinguent en affichant le nombre « 786 » sur leur devanture. La campagne nationaliste diffuse en réaction sur les commerces bouddhistes des autocollants « 969 », un nombre qui symbolisent les Trois Joyaux (vertus cardinales) du bouddhisme (9 attributs de bouddha, 6 du Dharma et 9 du Shangha). « Plusieurs sources locales font état de violences perpétrées par des moines et des militants du mouvement 969 contre des bouddhistes ayant eu commerce avec des musulmans », indique même un journaliste sur place.

À la tête de cette campagne, le moine Wirathu, libéré en janvier 2012 de neuf ans d’emprisonnement pour incitation à la haine envers les musulmans, s’est lui-même surnommé « le Ben Laden birman ».

Le moine Wirathu, leadeur du mouvement extrémiste numérologiste « 969 ». - [Capture d'écran->http://www.japantimes.co.jp/news/2013/04/30/asia-pacific/new-numerology-of-hate-takes-root-in-myanmar/#.UYOHzSv_5pR]

« Nous avons longtemps pensé que les violences étaient un problème de l’État Rakhine, et qu’elles ne concernaient que la communauté des Rohingyas, mais nous avons aujourd’hui la preuve que ce sont les musulmans qui sont visés », s’inquiète Nordine Errais, responsable du Collectif Halte au massacre en Birmanie.

Dans ce climat de haine, les bouffées meurtrières explosent rapidement. Le 20 mars, c’est une dispute entre un vendeur d’or musulman et des clients bouddhistes qui a déclenché deux jours de violence à Meiktila, une ville du centre de la Birmanie, faisant officiellement 42 victimes et au moins 12 000 déplacés. Début mai, à Oakkan, au centre du pays, on déplorait une nouvelle victime suite aux violences déclenchées après qu’une Birmane musulmane a bousculé un enfant moine de 11 ans. « Selon plusieurs témoignages, ces violences sont parfois le fait de groupuscules bien organisés et très influents qui se déplacent pour mener des attaques », explique Célestine Foucher, coordinatrice d’Information Birmanie, un centre de ressources basé en France.

Le rôle trouble de l’État

Les observateurs disposent d’une information limitée, en particulier sur le rôle des autorités face à ces pogroms. La BBC publiait le 21 avril des images des événements survenus le 20 mars à Meiktila. Elles montrent en particulier l’inaction de la police locale. Human right watch, qui fournit un rapport fondé sur plusieurs témoignages, accuse à son tour les autorités d’avoir apporté leur appui aux pogroms contre les Rohingyas.

Cliquer pour dérouler la vidéo

« Nous avons des témoignages très contrastés sur l’attitude de la police, qui s’est parfois interposée, mais il est très difficile de savoir ce qui se passe vraiment », raconte Mireille Boisson. Des renforts ou des couvre-feux ont notamment été annoncés ponctuellement et un dirigeant étudiant a été condamné pour incitation à la violence antimusulmane. Mais les responsables de ces violences restent impunis dans l’écrasante majorité des cas. La justice se montre au contraire sévère envers les musulmans.

Trois Birmans musulmans, accusés d’avoir provoqué une bagarre à l’origine des violences de Meikhtila, ont notamment été condamnés à 14 ans de prison ferme et 7 autres risquent la peine de mort pour le meurtre d’un moine bouddhiste. « Beaucoup de musulmans sont jugés pour blasphème pour avoir retiré des logos 969, ils encourent deux ans de prison », rapporte Célestine Foucher.

Dans ce contexte, les messages d’apaisement du Dalaï-Lama, des dirigeants religieux de tous bords, d’Aung San Suu Kyi3 – députée d’opposition devenue ambassadrice de la volonté d’ouverture du régime – comme celui du président Thein Sein, sont jugés insuffisants. Le pouvoir, qui a engagé depuis deux ans des pourparlers de paix avec les groupes ethniques armés, n’a pas non plus réussi à faire taire les accusations de complicité avec les violences. « Ce sont des manœuvres de communication, pour tempérer les critiques et préserver l’image d’un pays en transition démocratique, mais concrètement, rien n’est fait pour empêcher les massacres » , estime Nordine Errais. Les forces de l’ordre sont débordées et le pouvoir « craint de se mettre la population à dos si un moine bouddhiste est condamné », analyse Celestine Foucher.

Oakkan, 1 mai 2013, des pages de livres religieux sont éparpillés après l'incendie d'une mosquée. - AFP / Soe Than WIN

L’Union européenne lève ses sanctions économiques

Le risque d’un embrasement généralisé est réel, estiment les défenseurs des droits humains. « Il faut d’urgence régler la question des minorités ethniques, faire taire le moine Wirathu et former les forces de police » , lance Mireille Boisson.

L’urgence est aussi à l’aide humanitaire aux réfugiés. La mousson commence, alors que 60 000 personnes vivent dans des zones inondables et sous des abris de fortune selon les chiffres publiés le 19 avril par le Haut commissariat aux réfugiés (HCR). « Le gouvernement birman s'est livré à une campagne de nettoyage ethnique contre les Rohingyas, qui se poursuit à ce jour à travers le refus de l'accès à l'aide humanitaire et l'imposition de restrictions à leur liberté de circulation » , déclarait le 22 avril le directeur adjoint de la division Asie à Human rights watch, Phil Robertson.

Malheur du calendrier diplomatique, l’Union européenne a décidé, le 22 avril, de lever ses sanctions économiques contre la Birmanie. Les ventes d’armes restent proscrites, mais les entreprises européennes pourront désormais traiter en Birmanie. L’Europe espère contrer la Chine, qui, deux ans après l’abdication de la junte, accroît déjà à grande vitesse son emprise sur la Birmanie. Mais pour les défenseurs des droits humains, l’annonce européenne accentue surtout le sentiment d’abandon face aux violences.


  1. Malgré la démocratisation de la Birmanie depuis deux ans, les Rohingyas sont considérés comme apatrides. Ils ont pu voter aux élections de novembre 2010, avec des cartes d'enregistrement temporaire délivrées par le gouvernement. Mais les discussions sur le remplacement des documents temporaires par des cartes indiquant un statut résidentiel plus permanent  n'ont pas abouti, indique le HCR

  2. Le premier recensement national depuis 31 ans doit être organisé en 2014. 

  3. Aung San SuuKyi est sévèrement critiqué pour la discrétion de ses réactions après les massacres de Rohingyas 


Photo : AFP / PAULA BRONSTEIN / GETTY IMAGES ASIAPAC / GETTY IMAGES

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