« Libé, c’est les catacombes ! »

Comme prévu, le quotidien poursuit son plan de départs volontaires. Des grands noms disparaissent du quotidien. Pour quel avenir ?

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Le 15 septembre dernier, la direction de Libération annonçait un plan massif de dégraissage, avec 93 suppressions de postes (81 CDI et 12 CDD non renouvelés) pour les 250 salariés, dont 180 journalistes. « La situation financière du journal nous oblige à réduire les effectifs », avait prévenu Laurent Joffrin, directeur de la publication et de la rédaction d’un quotidien qui perd jusqu’à 22 000 euros par jour. Objectif annoncé : réduire de 4 à 5 millions d’euros les charges, et revenir à l’équilibre d’ici à 2015, installer une rédaction unifiée entre le web et le papier. La direction comptait sur la clause de cession pour accompagner ce plan de départs volontaires, qui doit prendre fin le 30 novembre. Une clause ouverte avec le changement de capital, permettant de quitter la maison avec une prime de 12 000 euros (pour ceux qui postulaient avant le 15 octobre) et un mois de salaire par année d’ancienneté.

Un mois plus tard, ils sont donc plus de 90 (dont une quarantaine de rédacteurs) à s’être présentés au portillon. « Un désaveu cinglant pour la nouvelle direction », observe un journaliste. D’ici à la fin novembre, « on pourrait atteindre la centaine de pots de départ. Ils voulaient un big bang, c’est réussi ! », dit-on encore sur place. Figurent notamment dans la liste Gérard Lefort, Fabrice Rousselot, un temps directeur de la rédaction, Antoine Guiral, Olivier Séguret, Raphaël Garrigos et Isabelle Roberts, l’archiviste Alain Brillon (arrivé en 1974), Bruno Bayon, mais aussi François Sergent (après 33 ans de service) et Éric Decouty, deux des quatre directeurs adjoints de la rédaction, ou encore Pierre Marcelle (à Libé depuis 1989). Si la direction évite les départs contraints, « on se demande comment elle fera face à un tel flux de départs », s’interroge un chef de rubrique. Tonino Serafini, délégué SUD à Libé, tempère : « Les partants sont très représentatifs de ce qu’est le journal, mais ceux qui restent également ! On peut dresser une liste de signatures excellentes toujours présentes » .

Rajeunissement des cadres, envisagé d’ici à la fin de l’année, pour un groupe qui vient de décrocher une fréquence radio auprès du CSA, entend se tourner vers le numérique, faire de son bâtiment historique le Flore du XXIe siècle, et déménager ses rédactions en banlieue. À l’intérieur, la perception est sombre parce qu’ « on a le sentiment que tout ça va recommencer très vite », prédit un journaliste. Avec déjà, pour ceux qui restent, la perspective d’une relecture de leur contrat de travail, comprenant une clause de « non-dénigrement ». Curieuse appellation que relativisait le mois dernier Laurent Joffrin sur France Inter : « C’est pour éviter les déclarations trop exaltées et qui pourraient porter atteinte de manière excessive à l’image du journal. […] Cela concerne uniquement les déclarations à l’extérieur, dans le cadre où elles sont insultantes. Il faut être un peu réaliste. On ne va pas insulter des actionnaires qui mettent 18 millions dans le journal. » Interdit, donc, de regard critique. Mais les syndicats ont prévenu, souligne Tonino Serafini : « Cette clause, c’est hors de question ! »

Dans les couloirs, on n’exclut pas non plus que cette clause soit « un chiffon rouge, bientôt retiré pour avancer d’autres choses, moins spectaculaires mais tout aussi graves, dans ces nouveaux contrats », discutés dans ces prochaines semaines. La polyvalence (papier, web et radio, voire vidéo) pourrait bien être imposée. « Ils ne vont pas se gêner, juge Pierre Marcelle. Mais, surtout, la bataille historique sur l’identité du journal n’a pas été menée. Il n’y a pas eu de projet rédactionnel ni de projet commun. Le déménagement, c’est la finalité du plan pour faire ce fameux Flore, aux normes de l’immobilier dans le quartier [avec la rénovation de la place de la République à proximité, NDLR]. Entre Bruno Ledoux et Pierre Fraidenraich, ce sont des affairistes qui n’ont rien à voir avec la presse. » Pas d’aigreur chez le chroniqueur, mais « il n’est pas facile de partir d’une maison qui va mal. Libé, c’est les catacombes ! Il y a six semaines, on se demandait pourquoi partir. Aujourd’hui, on se demande pourquoi rester. »


Photo : AFP PHOTO / FRED DUFOUR

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