Une bruyante minute de silence

Ce ne sont pas tant les principes républicains qui sont en cause qu’une certaine façon péremptoire de les invoquer.

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Le temps est venu de s’interroger : que va-t-il rester de ces journées tragiques ? Une mémoire vive et blessée sans aucun doute. Et après ? Serons-nous capables d’en garder le meilleur en sachant laisser de côté le pire ? Saurons-nous conserver dans notre patrimoine commun la mobilisation des consciences ? Car ce n’est pas rien ! En quelques jours, les événements ont contraint le pays à une réflexion sur la liberté et ses limites, sur la relation entre diversité et principes républicains, sur le rôle de l’école et l’insuffisance des moyens qui lui sont accordés. Et même sur la place de la France dans le monde.

Plus prosaïquement, on pourra aussi méditer sur la volatilité des opinions publiques et la fragilité des prévisions en politique. Nous voilà à présent avec un président de la République « presque » populaire, lui qui était plus bas que terre il y a seulement quinze jours. On ne peut pas s’empêcher de penser que les cyniques qui gravitent dans son entourage doivent se frotter les mains. Imaginez qu’une présidentielle ait lieu demain et allez savoir si notre François Hollande, l’homme sur qui toujours il pleut, ne serait pas réélu ! Mais on sait aussi que la volatilité peut jouer dans les deux sens. Alors attendons. D’autant plus que notre pays n’est pas à l’abri du pire. L’hystérie sécuritaire guette. Et les paranoïas collectives peuvent creuser de terribles fractures identitaires. Voir, hélas, l’inquiétante multiplication des actes islamophobes. Quant à François Hollande, sa courbe de popularité a certes fait un bond spectaculaire, mais une autre courbe, celle du chômage, lui est nettement moins favorable. Comme aurait dit Lénine, le fait social est têtu. Il est d’ailleurs urgent de réinterpréter les derniers événements à la lumière de la crise économique. C’est elle, et la politique technocratique des libéraux de droite et de gauche, qui constituent la toile de fond de ce qui est aussi une crise de société. Une société dépourvue de projet qui incite des jeunes paumés à aller ailleurs flirter avec la mort, la leur et celle des autres. Tout se tient dans notre bas monde.

À ce propos, il faut dire un mot des manifestations « anti-Charlie » qui agitent les pays musulmans. Ne soyons pas dupes. Nous avons critiqué ici les caricatures de Mahomet, mais de là à croire que la une de Charlie provoque des manifestations monstres et spontanées à Jalalabad, à Grozny ou Niamey, certainement pas. En Tchétchénie, le dictateur à la solde de Poutine y a trouvé un motif de mobilisation anti-occidentale. Manifestation obligatoire pour le petit peuple ! À Gaza – on a beaucoup insisté dans nos médias sur Gaza –, il s’est agi de quelque 200 manifestants vite dispersés par la police du Hamas. Au Niger, c’est encore autre chose. Les violences anti-françaises sont tournées contre un pouvoir très lié à l’ex-puissance coloniale, dans l’un des pays les plus pauvres du monde, malgré d’abondantes ressources en uranium… Laissons donc Luz et Mahomet tranquilles dans cette histoire. On hésite ensuite à inscrire au même chapitre des conséquences de la grande misère les massacres commis par la secte Boko Haram au Nigeria. Il ne fait pourtant aucun doute que c’est bien dans la pauvreté extrême que se recrutent ces « soldats » ivres de sang. La violence finit par être déconnectée de tout, et n’appeler en urgence qu’une réponse humanitaire.

Mais c’est évidemment dans la société française que l’on mesurera la capacité de notre pays à tirer les leçons positives des deux dernières semaines. Pour l’heure, l’obsession sécuritaire l’emporte. Les juges emprisonnent à tour de bras les déficients mentaux et les ivrognes. Le moindre clodo a tôt fait d’être promu jihadiste. La déraison est partout. Elle n’épargne pas certains juges (je prie pour que ce propos ne me mène pas dans un quartier de haute sécurité…). On peut s’inquiéter aussi d’une certaine cécité. Il a fallu une semaine pour que la France découvre qu’elle n’était pas « que Charlie », et qu’il existait une part d’elle-même qui avait vécu dans le silence et l’abstention ces journées de mobilisation. Il ne s’agit pas là de terroristes, ni même de forts en gueule, mais d’une population blessée et apeurée. Des petites gens atteints dans leurs croyances. Leur retrait serait resté discret si leurs propres enfants n’avaient cassé le morceau. C’est la fameuse affaire de la minute de silence. Ce sont les « incidents » répertoriés, et aussitôt transformés en menaces pour la cohésion républicaine. Il y a là-dedans tout et son contraire. De l’incivilité, du défi adolescent, mêlés d’un sentiment d’injustice et d’incompréhension. L’impression éprouvée par une communauté de n’être pas acceptée avec son histoire, ses codes et ses usages, d’être prise en étau entre les conséquences d’une inégalité sociale, dont elle souffre en premier lieu, et les incessantes leçons de morale que l’autre France est prompte à lui administrer. Ce ne sont pas tant les principes républicains qui sont en cause qu’une certaine façon péremptoire de les invoquer. L’épopée et les mythes ne tiennent pas le coup face à une réalité sociale qui les dément quotidiennement.


N’oubliez pas, chères lectrices et chers lecteurs, notre et votre assemblée générale, samedi 7 février, à la Maison des métallos, à Paris. Nous avons tant de choses à discuter (voir p. 29).

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