Cinéma du réel : La réalité, toute une histoire

Le festival documentaire Cinéma du réel offre un programme éclectique, exigeant et jubilatoire.

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Quartier central de Naples, populaire à souhait, la Sanità trimbale sa réputation d’agitation intense. Entre deux palais du XVIIe siècle, des familles s’entassent dans un même appartement. Dans l’un d’entre eux, quatre générations de femmes cohabitent. Un intérieur modeste, habillé d’un mobilier calé encore dans les années 1970, plein kitsch, où même les plantes vertes ont l’air de dater, à côté de posters, de vaisselle bien disposée derrière une vitre, de poissons rouges dans un bocal, de motifs religieux. On y raconte ses premiers flirts autour d’une pizza et de beignets. On passe son temps à plier et replier les lits, aussi arc-bouté sur la serpillière, au-dessus du carrelage blanc, à regarder par la fenêtre ce qui peut bien se passer dehors.

Le quotidien se fait de râles plaintifs et vulgaires, affalé sur un canapé fleuri, de parties de réussites, d’heures passées devant la télévision. Aux programmes télé se mêle le bruit des scooters à l’extérieur. Ça braille, se chamaille, ça jure, blasphème. Au fond de la salle à manger, le patriarche demeure allongé dans son lit, sans doute abruti et désolé devant cette agitation féminine alentour, tandis qu’un clébard trottine dans l’espace réduit en pissant un peu partout. Chloé Inguenaud filme ainsi la vie de petites gens, de gens ordinaires, cadrés dans leur intimité, mais virant à l’universel. Elle opère à coups de plans fixes, sans mouvement, trois ou quatre plans, pas plus. Sempre le stesse cose, signifiant littéralement « toujours les mêmes choses », souligne la répétition. Des gestes, des habitudes, des paroles, des activités. La réalisatrice prend le risque d’ennuyer son spectateur. Mais le risque s’efface devant une justesse implacable, où tout le monde pourrait se reconnaître. À chaque jour suffit sa peine, dit-on. Et chaque jour tout recommence. Toujours les mêmes choses ! Répétitive aussi la besogne des ouvriers revêtus d’un ciré jaune contrastant avec la grisaille du stade de San Siro, à Milan, chargés d’aménager l’arène avant-match (les barrières de sécurité, l’entretien de la pelouse, des vestiaires, des projecteurs). Yuri Ancarani alterne plans longs, larges, rapprochés, profitant du cadre « photogénique », géométrique, que représente un stade, avec ses gradins, son dédale d’escaliers menant aux tribunes, ses arrosoirs alignés, ses filets de but ou encore son peintre, ajoutant dans la solitude vertigineuse du terrain un coup de blanc au point de penalty. Pas une voix, pas un commentaire. Film sonore où s’impose seulement le bruit tantôt assourdissant, tantôt étouffé, de la besogne et des acteurs à l’intérieur de cette besogne (joueurs de foot compris). Sempre le stesse cose et San Siro comptent parmi les quarante films présentés cette année au Cinéma du réel, à Paris, une décade durant, où se bousculent courts, moyens et longs métrages, entre compétition française et internationale. Diablement exigeant, le festival tient les promesses de son titre, déclinant ses réalités, sans artifice. Et à chaque réalité sa forme, le parti pris d’un auteur pour raconter une histoire, livrer son récit.

Quelque chose de statique, en apparence, brut de décoffrage chez Chloé Inguenaud, furieusement simple. Plus dépouillé et froid chez Yuri Ancarani, au pur de l’épure, ramenant le cœur d’un stade au rang de chœur d’une cathédrale. Muni encore d’une caméra instable, chaotique et fébrile, chez Marie Moreau, dans Une partie de nous s’est endormie, brossant le portrait d’un ancien détenu, passé du mitard aux narcoleptiques. Nostalgique chez Joaquim Pinto et Nuno Leonel, pour raconter, dans Rabo de Peixe, le difficile combat de petits pêcheurs des Açores menacés par la surpêche industrielle. Autant d’histoires, autant de regards. Jubilatoires.


Cinéma du réel du 19 au 29 mars, Centre Pompidou, Paris IVe. www.cinemadureel.org

Photo : Sempre le stesse cose , de Chloé Inguenaud. DR

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