Comment ça se conjugue, « réussir » ?

Plusieurs ouvrages, dont celui du pédagogue Philippe Meirieu, s’interrogent sur la notion de réussite scolaire. Au-delà des débats sur les notes et la réforme du collège, qu’est-ce qu’une « bonne » éducation ?

Ingrid Merckx  • 9 septembre 2015 abonné·es
Comment ça se conjugue, « réussir » ?
© Photo : SAGET/AFP

Les critères de « réussite » auraient-ils changé ? « Réussir » n’aurait-il plus le même sens qu’après-guerre ? « On est passé d’une réussite accessible à tous les niveaux de la hiérarchie sociale – ou presque – à une partition entre ceux dont la vie correspond à leur projet personnel et ceux qui n’ont pas pu accéder à ce à quoi ils aspiraient », analyse Philippe Meirieu dans son essai Comment aider nos enfants à réussir. À l’école, dans la vie, dans le monde [^2]. La réussite de tous est l’une des ambitions de l’école républicaine et de l’égalité des chances : « Inventons la réussite », clame la FCPE en mai 2014 pour préparer la réforme du collège qui suscite tant de remous aujourd’hui (voir encadré). Mais la formule « réussir dans la vie » pourrait sonner comme un programme d’ascension individuelle sur l’échelle sociale, jusqu’aux sphères bankables où, en gros, « on gagne beaucoup d’argent ».

La formule « réussir à l’école », quant à elle, « laisserait supposer un recueil de recettes pour les parents, commente Joëlle Marchal, jeune retraitée qui enseignait le français dans une classe prépa créée à Montreuil en 2001 pour proposer une filière d’excellence aux élèves de Seine-Saint-Denis discriminés par les établissements d’élite parisiens. Avec ce titre [Réussir à l’école, dans la vie, dans le monde], Philippe Meirieu ne se situe plus seulement dans l’instruction, mais dans l’éducation. » La réussite dépassant les résultats scolaires pour embrasser le projet et la personnalité de chacun. De fait, l’ouvrage de Philippe Meirieu se présente comme un traité d’éducation englobant l’ensemble des éducateurs – parents, enseignants et personnels associatifs – pour définir quels principes éducatifs il faut (re)mettre en œuvre à une époque qui souffre, selon le pédagogue, d’une « crise de l’éducation ». Pourquoi une crise ? Rares sont les diplômes qui garantissent l’accès à un travail. « De moins en moins de gens exerceront le même métier sans interruption ni modification de leur trajectoire », rappelle Philippe Meirieu. De plus en plus de personnes décideront […] d’explorer de nouvelles voies […], y compris en assumant – chose nouvelle – certains inconforts, voire des difficultés matérielles (financières, de logement, etc.) jadis conçues comme incompatibles avec la réussite. » De quoi renverser les conceptions traditionnelles de la « réussite ».

L’intersyndicale, qui appelle à une nouvelle journée de mobilisation contre la réforme du collège le 17 septembre, dénonce en premier lieu « le refus de la ministre de tout dialogue réel » ainsi que « sa volonté d’imposer sa réforme du collège contre l’avis de la grande majorité des personnels concernés ». Viennent ensuite les autres griefs : la circulaire d’application publiée le 2 juillet induit, selon les syndicats : « mise en concurrence des personnels, des disciplines et des établissements, inégalités accrues entre les élèves et nouvelle aggravation des conditions de travail des personnels ». Les syndicats mobilisés réclament l’abrogation du texte et appellent les personnels à refuser toute anticipation des futurs dispositifs, comme les expérimentations des enseignements pratiques interdisciplinaires (EPI). La ministre aurait également annoncé que la formation des enseignants à cette réforme serait « obligatoire ». Ce qui achève de les irriter.

Par ailleurs, le statut de l’enfant s’est métamorphosé : désiré, il n’arrive plus à l’improviste. « Les parents veulent non seulement avoir un enfant, mais aussi que cet enfant satisfasse leur projet de vie. » Quant à l’école française, elle est loin de tenir ses promesses. En atteste le classement Pisa, qui compare les résultats des élèves dans les pays de l’OCDE, ou l’échec du collège unique, comme le rappelle l’ouvrage collectif le Collège unique ou l’intelligence humiliée [^3]. La professeure d’histoire-géo Elizabeth Altschull y propose notamment de lui substituer un collège « polyvalent », diversifiant les pédagogies et modulant les contenus d’enseignement en tenant compte des dispositions et du niveau des élèves. Mais, si Philippe Meirieu indique une gradation –  « réussir à l’école, dans la vie, dans le monde » –, c’est bien que la réussite scolaire reste le socle des réussites. La question étant de savoir s’il s’agit uniquement de décrocher des bonnes notes. Pour Philippe Meirieu, « la réussite scolaire authentique, celle qui prépare à réussir ses études et sa vie professionnelle, tient surtout à la capacité à s’installer dans le métier d’élève et à construire un rapport au savoir fondé sur la joie de la découverte et le plaisir de comprendre. » L’objectif des éducateurs étant non de « formater un consommateur » mais de « construire un citoyen » en faisant « émerger une pensée autonome qui lui permettra d’être capable de décider de son propre destin ». D’autres critères doivent alors entrer en ligne de compte : et pourquoi pas se sentir bien à l’école, apprendre sans stress, se faire des amis, développer son esprit critique, ses envies, s’épanouir ?

« Mes élèves sont bons en tout !* ,** témoigne Mathieu, professeur de physique dans une prépa d’élite parisienne. Dans les familles très privilégiées, c’est une culture, une tradition aristocratique. Depuis qu’ils sont petits, ils ont appris à jouer d’un instrument de musique et à pratiquer un ou plusieurs sports. Ils ont eu les meilleurs équipements et professeurs. Pour eux, “être bon”, c’est la norme ! » À leur arrivée en prépa, ils veulent intégrer une grande école. « Au bout de quelques mois, ils veulent tous la même : Polytechnique, qui leur promet les meilleures entreprises, le maximum d’argent. » Aux antipodes des ambitions de Mathieu, « pur produit de la fac » qui se rêvait chercheur, s’est découvert « fait pour l’enseignement », a passé l’agrégation avec des normaliens qui ne lui adressaient pas la parole, et gagne aujourd’hui autant dans cette prépa prestigieuse que dans n’importe quelle autre, soit pas assez pour que ses élèves le considèrent autrement qu’à leur service. Sauf que les concours auxquels il prépare lui permettent un niveau d’exigence dans sa matière qu’il n’aurait pas ailleurs. « Les diplômes des grandes écoles sont des passeports pour la vie », affirme-t-il. Les polytechniciens, centraliens, etc. se constituant en réseaux qui joueront l’entraide ad vitam, en marge de leurs compétences professionnelles.

Si Mathieu a bien vu un fils d’ouvrier dans les premiers rangs de sa prépa, ce cas est « anecdotique » et, surtout, l’élève en question doit sa réussite à un voisin professeur qui lui a indiqué la marche à suivre. « L’orientation est déterminante en France. Ceux qui réussissent sont d’abord ceux qui savent quels chemins prendre. Les enfants très favorisés n’ayant qu’à suivre celui de leurs parents ou de leurs relations. » Ironie : la physique de haut vol que Mathieu enseigne ne servira plus, sauf exceptions, à ses élèves après les concours. « Dans les prépas littéraires, c’est différent, souligne Joëlle Marchal. Les élèves y viennent par goût pour la matière plus que par ambition professionnelle ou sociale. » Pour elle, la littérature donne accès à la connaissance d’un texte mais aussi à une meilleure connaissance de l’humain : « La subtilité de la langue dans la Princesse de Clèves permet de comprendre la subtilité des sentiments, des relations. » En outre, la pédagogie mise en place dans sa prépa – qui tente de briser la reproduction sociale – donne des clés pour la vie. « Évaluation, méthodologie et connaissance sont partagées. L’élève est un individu respecté, capable d’évaluer son parcours et ses difficultés, de travailler à plusieurs, de planifier son travail, de mobiliser ses compétences dans des domaines différents. » Autant d’éléments qui leur serviront ensuite et qu’elle voit poindre dans l’accompagnement personnalisé ou les enseignements pratiques interdisciplinaires. En tant que parent, Joëlle Marchal a essayé de ne pas se « focaliser sur les notes » de ses enfants. « L’idée principale étant de leur permettre de trouver leur voie : l’un étudie l’architecture, l’autre la musique, le troisième le japonais. »

« Quel projet d’éducation avons-nous dans notre pays ? »* ,** lancent les sociologues François Dubet et Marie Duru-Bellat dans 10 propositions pour changer d’école [^4]. «  De quoi [les jeunes] ont-ils besoin pour affronter au mieux un futur dont les contours restent flous ? […] À l’acquisition de quelles connaissances et de quels comportements faut-il s’attacher – sans ignorer que ce ne sont pas forcément les mêmes qualités et connaissances dont on a besoin pour réussir à l’école et, plus tard, pour réussir sa vie ? » Et pourquoi, dans la refondation de l’école, ce débat-là n’est-il pas prioritaire ?

[^2]: Bayard, 190 p., 16,90 euros.

[^3]: Seuil, 158 p., 14,50 euros.

[^4]: Ouvrage collectif, 286 p., 24 euros.

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