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L'Europe se rend complice d'Erdogan

La France appelle Ankara à cesser ses bombardements dans les zones kurdes de Syrie, mais reste muette, comme l'UE, face à la guerre conduite contre les Kurdes dans le sud-est de la Turquie.

De cette guerre silencieuse, que va-t-il rester ? Lundi 8 février, «soixante civils ont été massacrés». Mercredi 10 février, «vingt autres ont été brûlés vifs». Il y aurait des centaines de milliers de déplacés. C'est en tout cas ce que dénonce Cemilé Renklicay, co-présidente du Conseil démocratique kurde en France (CDKF). «À Cizre, on ne cesse de déterrer des cadavres des sous-sols», poursuit la militante, amère face à l'indifférence de l'Union européenne. Chaque jour, la situation se dégrade. Dans les rues de Paris, les manifestations visant à révéler les exactions commises par l’armée turque et à alerter les dirigeants européens sont devenues quasi quotidiennes. Dans les cortèges, toujours le même message : si aujourd'hui l'Europe «cède au chantage» de la Turquie pour qu'elle contrôle ses frontières et le flux de réfugiés venus d'Irak ou de Syrie, demain «elle devra se préparer à voir les Kurdes fuir la Turquie».

À lire >> Kurdes : Le silence coupable de l'Union européenne

«La Turquie est devenue une sorte de bateau ivre», résume Hamit Bozarslan, directeur de recherche à l'EHESS, qui qualifie lui aussi le silence «complice» européen de «très inquiétant». Selon lui, «Erdoğan est à la fois la source et l'horizon unique de légitimité», puisque tout relève presque exclusivement de son domaine : «Le régime a redéfini la notion même de la politique comme une guerre, un acte de vengeance.» Si l'autoritarisme d'Erdoğan s'est habilement mis en place au fil des années, alors qu'il n'était encore que Premier ministre, la défaite de l'AKP aux élections législatives de juin 2015 représente un événement déterminant. En perdant la majorité au Parlement qu'il détenait depuis une dizaine d'années, le gouvernement islamo-conservateur, victime de sa paranoïa, s'est ouvertement engagé dans une répression belliqueuse, soutenue par une rhétorique guerrière :

Lorsque vous lisez la presse turque, vous êtes stupéfait de la simplification de la syntaxe politique. Désormais, le vocabulaire du politicien se réduit à cinq ou dix mots : «traîtres», «ennemis de l’intérieur», «brouillons d’intellectuels» ou encore «terroristes»… Il n’y a plus d’opposants, il n’y a que des ennemis. Tout acte d’opposition ou de résistance est considéré comme un acte de trahison envers Erdoğan et la nation.

Depuis juillet 2015 et l'attentat de Suruç, le gouvernement a déclaré la guerre aux «terroristes», mettant ainsi fin au processus de paix entamé en 2012 avec le PKK, branche armée de la rébellion kurde. Un engagement salué par François Hollande et l'Union européenne, qui n'ont voulu voir dans cette décision qu'un soutien de la Turquie à la coalition internationale dans le cadre de la lutte contre Daesh. Le 23 août 2015, la Coordination nationale solidarité Kurdistan écrivait déjà à François Hollande afin d'alerter la France et l'UE des «actes de barbarie» commis par l'armée turque à «l’encontre des populations civiles en Anatolie du Sud Est» en précisant que des informations «vérifiées», et «alarmantes» leurs parvenaient. Le cabinet de François Hollande s'est alors contenté d'une réponse aussi froide qu'implacable, expliquant à la Coordination que «le droit pour la Turquie de réagir aux attaques sanglantes dont elle a été la cible, avec l'attaque de Suruç [...] ne peut être contesté.»

À lire >> La Turquie mène sa guerre

Mais pour Erdoğan, le terrorisme vient surtout de l'intérieur. Cizre, Silopi, Silvan, Diyarbakır, Nusaybin... ont entièrement été encerclées, attaquées et soumises à des couvre-feux arbitraires. Malgré les appels provenant de civils blessés ou de la société civile, ni les aides humanitaires, ni les ambulances, ni les journalistes, ni même les élus de la région n'ont pu entrer dans certaines de ces villes.

Au 10 janvier 2016, un rapport provenant de l'Union des municipalités du Sud-Est anatolien (GABB) dénombrait la mort de près de 397 civils, causée dans les affrontements urbains. Un chiffre invérifiable. Le 29 décembre, Gültan Kışanak, co-présidente de cette Union et co-maire de Diyarbakır, dénonçait la gravité de la situation et demandait «que des agences de presse, des reporters, des journalistes viennent dans la zone de conflit pour rendre compte de ce qui s’y passe», mais aussi «que les gouvernements rompent leur silence et entament un dialogue avec l’État turc, de manière à faire redémarrer le processus de paix qui était en cours depuis deux ans et demi». Un appel resté sans réponse.

Pourtant, «être informé de ce qu'il se passe au Kurdistan n'est pas impossible, affirme Emre Öngün, membre d'Ensemble! et de sa commission internationale. Mais les dirigeants européens sont d’une grande lâcheté envers ce qu’il se passe en Turquie». D'après le militant, «que ce soit à Suruç, à Istanbul ou à Ankara, où se tenait un rassemblement pour la paix et la démocratie sans aucune protection policière, les attentats ont une fonction». Le fait qu'ils ne soient pas revendiqués, mais seulement attribués, et qu’ils ne visent que l’opposition, fait penser à Emre Öngün que «lorsque ce n’est pas l’État qui réprime, c’est Daesh...»

Du même avis, Umit Metin, le coordinateur de l’Assemblée citoyenne des originaires de Turquie (ACORT) rappelle que la plupart des informations relatives aux attentats sont classées «secret défense». Un avantage pour le régime et pour Daesh, même si les «États européens ont les moyens de recevoir des informations», non seulement par internet, mais aussi grâce aux ONG.

Chantage et complaisance

Jeudi 11 février, la Turquie a annoncé la fin de plusieurs mois d'opérations militaires menées à l'arme lourde dans la ville de Cizre. Depuis, de nombreuses photos ont circulé sur les réseaux sociaux, laissant entrevoir une ville entièrement détruite, à l'instar d'Alep ou de Kobané.

© Politis

Le 12 février, la presse, encadrée par l'armée turque, a pu se rendre à Cizre (sud-est de la Turquie) et filmer l'ampleur des destructions (Stringer / Agence Anadolu).

Alors pourquoi un si grand silence de la part de l'UE et des médias ? «Ce n'est pas un problème d'information, mais de courage, répond Hamit Bozarslan. Notamment pour la presse qui ne fait pas le travail d'analyse minimum, ce qui confirme une politique de complaisance. Les déclarations européennes concernant l'annulation des droits de l'homme en Turquie restent ternes, et les mots utilisés sont totalement aseptisés».

Si la Turquie fait officiellement partie de la coalition dans le cadre de la lutte contre Daesh, elle n'a jamais réellement combattu l'organisation terroriste. Deux journalistes sont d'ailleurs incarcérésdepuis novembre 2015 pour avoir publiquement accusé le régime d'avoir livré des armes aux islamistes syriens. Comme si de rien n'était, l'Europe a pourtant approuvé le 3 février une aide de trois milliards d'euros destinée aux réfugiés syriens vivant en Turquie. En contrepartie Ankara doit freiner les flux migratoires vers l'Europe. Mais, critiqué sur sa politique d’accueil des migrants, Erdoğan s'est une fois de plus permis de répondre par l'intimidation en menaçant l'Europe de l'«inonder» des dizaines de milliers de civils bloqués à la frontière turco-syrienne qui fuient la bataille d'Alep : «Ne croyez pas que les avions et les bus sont ici pour rien. Notre patience a des limites. Nous ferons le nécessaire.»

Hamit Bozarlsan rappelle que les déclarations anti-européennes du Président turc ne sont pas nouvelles et estime que les accords passés risquent de se révéler destructeurs pour l'UE :

Cette politique du chantage fait penser que l'Europe est complètement tétanisée. Comme si l'on préférait l'ignorance à la crise totale. Mais dans le sud-est de la Turquie, beaucoup de gens meurent de ce silence.

Fidèle à son grand projet, Erdoğan n'envisage la Turquie que sous le joug de l'unité. Un projet contrarié depuis quelques années par les événements de Gezi, de Kobané, ou encore par les résultats aux élections législatives. Malgré l'organisation d'un scrutin anticipée et le retour de la majorité AKP au Parlement, le HDP a confirmé le 1er novembre son entrée dans l'hémicycle. Depuis, de nombreux partisans sont poursuivis, emprisonnés ou directement accusés de «collaboration avec les terroristes du PKK». Des journalistes, des politiques et une vingtaine d'intellectuels ayant signés la pétition «Nous ne serons pas complices de ce crime !» ont également été arrêtés_. «_Certains universitaires ont été contraints de quitter leurs emplois et sont directement ciblés par les médias, identifiés grâce à leurs noms et photos comme des "ennemis de l’intérieur"», selon Hamit Bozarslan, lui-même signataire.

À lire >> Turquie : conservatisme et résilience des partis dominants

Après la destruction de certaines villes du Kurdistan, un plan d'aide assortis de subventions économiques annoncé par le gouvernement atteste de la volonté de ce dernier : imposer une présence permanente dans la région.


Photo : Le président turc Recep Tayyip Erdogan, le président du Conseil européen, Donald Tusk et le président de la Commission européenne, Jean-Claude Juncker, lors d'une réunion trilatérale en marge du G20, le 16 Novembre 2015 (Volkan Furuncu / Agence Anadolu).

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