Éléments perturbateurs

Avec un réalisme doux-amer ou sous forme de comédie sociale grinçante, deux compagnies se penchent sur la réalité des sans-abri.

Cet article est en accès libre. Pour rester fidèle à ses valeurs, votre journal a fait le choix de ne pas se financer avec la publicité. C’est la seule garantie d’une information véritablement indépendante. Ce choix a un coût, aussi, pour contribuer et soutenir notre indépendance : achetez Politis, abonnez-vous.


Un fou de l’exclusion. Une remise en cause vivante de la norme. Tel que le décrit le psychologue et ethnologue Patrick Declerck dans Les Naufragés (2001)et Le sang nouveau est arrivé (2005), le clochard est une créature quasi beckettienne. Un désespéré plein de l’espoir d’un jour meilleur, dont les contradictions font un sujet éminemment théâtral.

Ce n’est pourtant pas ce qui a intéressé le metteur en scène Guillaume Barbot, dont le spectacle On a fort mal dormi est présenté à la Manufacture. Interprété par Jean-Christophe Quenon, ce « seul en scène » s’attache aux paradoxes de l’observateur de la rue. Au mélange complexe d’amour et de dégoût qui unit Patrick Declerck aux hommes et aux femmes sans abri, pour qui il a ouvert, en 1986, la première consultation d’écoute au sein de Médecins du monde, à Nanterre.

Montage de plusieurs textes de l’auteur, le récit est centré sur un épisode très théâtral, qui cristallise l’ambiguïté du personnage. On a fort mal dormi s’ouvre sur une opération de déguisement : en distribuant quelques anecdotes personnelles et en accueillant les retardataires, Jean-Christophe Quenon s’habille. Un pull, deux pulls, trois… « Les clochards transportent leur maison sur eux », dit-il. Non qu’il s’apprête à incarner un des patients de -Nanterre : il est déjà dans le rôle du médecin, en train de se déguiser en clochard pour se faire embarquer dans le centre qu’il a créé. Ni vu ni connu. Le comédien excelle à transmettre l’humanité torturée de Patrick Declerck. Son humour et sa poésie, loin de toute idéalisation de la misère de la rue et de ceux qui tentent de l’apaiser.

Tout autre est l’approche de la question dans Les Bêtes, du Libanais Charif Ghattas, mis en scène par Alain Timár. Avec une écriture à la Harold Pinter, presque blanche et ancrée dans un milieu bourgeois, la pièce met en scène un trio a priori classique : un couple et un élément perturbateur. L’identité de cet étranger offre une variation intéressante aux -schémas connus. Paul est un sans-abri. Un homme que, de leur fenêtre, la séductrice Line (Maria de Medeiros) et l’alcoolique maniéré Paul (Manuel Blanc) voient dormir sur le trottoir.

S’il incarne d’abord l’Autre absolu, Paul est vite introduit dans le foyer, figuré sur scène par un assemblage très géométrique de portants métalliques. Révélateur de l’absurde bourgeois, le clochard est ici traité sans grand souci de réalisme. On retrouve toutefois la porosité des frontières sociales observée dans On a fort mal dormi. Grâce à un jeu trouble, Paul finit par prendre la place du mari et par faire éclater des discordes anciennes.

Portée par un jeu précis et efficace, cette écriture étonnante ne va pourtant pas jusqu’à susciter le malaise. Il lui manque un soupçon d’ambiguïté. De folie.


On a fort mal dormi, d’après Patrick Declerck, à 16 h 15 à La Manufacture, jusqu’au 24 juillet, 04 90 85 12 71.

Les Bêtes, de Charif Ghattas, à 16 h 30 au Théâtre des Halles, jusqu’au 28 juillet (relâche le 25), 04 32 76 24 51.

Haut de page

Voir aussi

Articles récents

Campagne d’appel à dons

Appel à dons : Politis a besoin de vous !
Consultez la page dédiée à la campagne

YesYes se tient plus que jamais à votre service !

Souhaitez-vous recevoir les notifications de la rédaction de Politis ?

Ces notifications peuvent être facilement desactivées par la suite dans votre navigateur.